L’alliance bientôt à l’épreuve

Sonia Backès, des Loyalistes, et Milakulo Tukumuli, de l’Éveil océanien, n’ont pas caché leurs divergences politiques, mais ont décidé de « travailler ensemble sur ce qui rassemble », selon l’accord. (©Yann Mainguet)

Moteur de l’élection de Virginie Ruffenach à la présidence du Congrès, l’« accord de gouvernance », conclu entre Les Loyalistes, Le Rassemblement-LR et l’Éveil océanien au lendemain des provinciales, peut très vite se trouver confronté aux réalités de terrain.

L’élection de Virginie Ruffenach, du Rassemblement-LR, à la présidence du Congrès, ainsi que de Veylma Falaeo, de l’Éveil océanien, à celle de la commission permanente de l’institution, vendredi 10 juillet, constitue la première étape d’une nouvelle alliance.

La composition du gouvernement avant la fin du mois et surtout la désignation de l’EO Milakulo Tukumuli à la tête de l’exécutif, au plus tard le 5 août, représenteront le deuxième temps fort et scelleront la mise en place d’une majorité. Car, à l’image de 2019, les élections provinciales ont débouché, au soir du dimanche 28 juin, sur un paysage politique éclaté, boulevard Vauban : 26 indépendantistes – avec de réels différends entre l’UNI et l’UC-FLNKS –, 24 loyalistes et quatre Éveil océanien, retrouvés une nouvelle fois dans un rôle de « faiseur de roi ».

Officialisé la veille des élections au Congrès, le rapprochement de l’EO avec Les Loyalistes-Rassemblement-LR s’appuie sur « un accord de gouvernance » pour toute la mandature, soit de 2026 à 2031. L’objectif, selon les auteurs, étant de « poser une stabilité institutionnelle » favorable à l’avancée d’« engagements communs », tels que la reconstruction du « modèle économique et social », le don d’« un avenir à la jeunesse », le retissage de « la cohésion calédonienne » ou encore la transformation de « la manière de gouverner ».

Le document transmis mentionne les grands principes de l’accord – la ligne de l’entente, l’instauration d’un comité de pilotage hebdomadaire et d’un point d’étape à six mois –, mais ne liste pas le détail des travaux à venir.

QUELQUES MOIS OU DEUX ANS

Ce cadre politique, qui écarte de fait tout retour d’une « majorité océanienne » avec les indépendantistes, est posé, pour l’instant, sur le papier, avec 28 voix, soit le seuil de la majorité absolue. Dès l’élection du 10 juillet au Congrès, une question évidente a germé sur la durée de l’alliance. Et ce, pour au moins trois raisons. Le territoire a tout d’abord connu, sur près de trente ans, de nombreux arrangements et autres ententes. « Un pacte de cinq ans est relativement long dans l’histoire politique récente de la Nouvelle-Calédonie : depuis 1999, certaines alliances ont tenu une mandature, mais beaucoup se sont recomposées au bout de quelques mois ou de deux ans », écrit le démographe calédonien et ingénieur d’études en sciences sociales, Jonas Brouillon, sur son blog contours.nc. « L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir qui additionne 28 voix, mais ce que le pacte promet, ce qui est effectivement fait et ce qui reste invérifiable. »

Parmi les épisodes les plus récents, l’alternance Avenir en confiance-Éveil océanien dès 2019, puis indépendantistes-Éveil océanien dans une majorité océanienne, a non seulement fait couler de l’encre, mais a aussi complexifié la lecture de l’électorat.

L’approche de l’élection présidentielle, et de possibles législatives, en 2027, pourrait, deuxième point, secouer la fraîche alliance. En effet, si l’« accord de gouvernance » porte « exclusivement sur l’action publique du gouvernement et du Congrès », « les irritants », selon l’expression de Sonia Backès, des Loyalistes, à savoir le sujet de l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie, s’imposeront nécessairement dans le débat. Un potentiel motif de tiraillements. La formation « backèsienne » et le Rassemblement-LR défendent farouchement une Nouvelle-Calédonie française. Or, l’Éveil océanien avance le principe du « non, pas maintenant » à l’indépendance, tout en s’interrogeant sur la qualité de la relation institutionnelle avec la République tricolore.

RÉSISTANCE

Et il y a le fond, troisième raison. Milakulo Tukumuli, président de l’Éveil océanien, qui se définit de gauche, a déroulé une campagne des provinciales contre les inégalités sociales, pour le rétablissement des aides et la cantine gratuite des enfants… Les Loyalistes et le Rassemblement-LR, ancrés à droite, ne cachent pas leurs aspirations plus libérales et sécuritaires. « Avant de redistribuer la richesse, il faut en créer », a insisté le député Nicolas Metzdorf.

Quelle sera ainsi la marge de chaque composante de l’accord, et pour favoriser une relance économique, et satis- faire les besoins sociaux, sans renier ses principes ? La résistance de l’entente tient toujours dans le délicat compromis.

Tous les nouveaux élus appellent d’ores et déjà à la réforme. Celle du Ruamm et des comptes publics, selon Naïa Wateou, des Loyalistes. Ou des niches fiscales, d’après Pierre-Chanel Tutugoro, de Kanaky NC, qui, dans ce contexte de nouvelle alliance, affirme pouvoir compter sur tous les indépendantistes du Congrès. « Nous savons nous rassembler sur l’essentiel » et, prévient le président du groupe, « c’est ce que nous allons démontrer lors des prochains semaines, mois et années ».

Yann Mainguet