« L’adaptation va être cruciale, car il n’y aura pas de milieu épargné »

Marc Oremus, responsable du bureau ‘WWF-France en Nouvelle-Calédonie, accompagne Véronique Andrieux, directrice générale du WWF France durant son séjour. (©N.H)

En visite sur le territoire durant une dizaine de jours, la directrice générale du WWF France, Véronique Andrieux, est allée à la rencontre de différents acteurs engagés dans la protection de l’environnement. Elle a commencé son séjour à Bourail, où elle a notamment pu observer les résultats du projet Perenne, porté par le WWF, la Chambre d’agriculture et de la pêche, la municipalité, ainsi que par des agriculteurs locaux.

DNC : Vous avez séjourné à Bourail durant quelques jours, quelles ont été vos premières impressions sur le terrain ?

Véronique Andrieux : Honnêtement, c’est très impressionnant. Perenne est un projet qui porte sur la ripisylve : il vise à replanter des arbres sur les bords de la rivière, afin de préserver les berges de l’érosion en cas d’inondation. C’est un projet qui fait typiquement le lien terre-mer, puisqu’au final, si vous avez des sédiments de terre qui viennent se déposer en grande quantité dans le lagon, cela augmente le niveau de turbidité de l’eau et limite le nombre de poissons, vous empêchant ainsi de subvenir à vos besoins au travers de la pêche.

Vous vous êtes aussi rendue à la Roche Percée, constater le travail de l’association Bwärä tortues marines…

Véronique Andrieux : Oui, tout à fait. Nous avons différentes priorités au WWF en Nouvelle-Calédonie. L’une d’entre elles, de longue date, est de préserver la biodiversité exceptionnelle de ce territoire et, bien sûr, certaines des espèces emblématiques, notamment les tortues et les dugongs.

Sur les tortues caouannes, nous avons ce partenariat avec Bwärä tortues marines. Il faut savoir qu’avec le changement climatique et l’augmentation des températures, le sable devient plus chaud. Or, la chaleur du sable féminise les œufs de tortue. En termes de reproduction, c’est dramatique, car il y a plus de femelles que de mâles. Refroidir le sable est donc un véritable enjeu. C’est pourquoi des nurseries ombragées ont été mises en place, en 2024.

Marc Oremus : La plage de la Roche Percée est d’ailleurs la deuxième plage de ponte la plus importante pour les tortues caouannes, en danger critique d’extinction, dans le Pacifique Sud. En mettant en place ces nurseries protégées, nous pouvons avoir un impact vraiment significatif sur cette population de tortues. En termes de résultats, nous ne pouvons pas sexer les bébés tortues. Néanmoins, nous avons réalisé un suivi de la température et avons observé que dans ces nurseries, la température était de trois degrés de moins que le sable exposé au soleil juste à côté, ce qui suffit amplement pour apporter un équilibre mâles-femelles.

Cette mission de protection des tortues, le WWF France le mène également
en Guyane…

V.A. : Oui, avec les tortues luths, dont la population a diminué de 97 % par rapport à 1970. C’est une situation dramatique, qui s’explique par le réchauffement climatique, avec l’élévation du niveau de la mer qui grignote les plages. Par conséquent, les plages de ponte qui représentaient auparavant des dizaines et des dizaines de mètres se sont transformées en de toutes petites bandes de sable. Bien sûr, cela s’explique aussi par le braconnage et, surtout, par la pêche illégale. C’est une problématique différente. Les enjeux ne sont pas les mêmes qu’en Nouvelle-Calédonie. Mais il est vrai qu’au niveau du WWF, nous travaillons de manière internationale sur la question des tortues marines.

D’ailleurs, si nous menons des projets de terrain – avec l’installation de nurseries – il y a également tout un travail scientifique qui est réalisé depuis des années avec le suivi satellite des tortues marines (SAT-NC) et maintenant avec le projet Blue Corridors for Turtles. Il s’agit d’un travail de recherche scientifique visant à connaître les sites de nidification, de ponte, d’alimentation ainsi que les sites de reproduction. Pour ce faire, nous posons des balises sur les tortues et suivons leur trajectoire de migration.

M.O. : Ce projet vise également à rassembler l’ensemble des pourvoyeurs, des possesseurs de données. Dans le monde, de nombreuses personnes travaillent sur les tortues, mais finalement, il nous manque toujours cette cohésion et cette collaboration entre partenaires.

L’objectif final est d’avoir une cartographie, à l’échelle mondiale, de l’ensemble des connexions qui existent entre les sites d’alimentation et les sites de ponte et de mettre en lumière les corridors migratoires par lesquels les tortues passent, parce que c’est ce dont on a besoin pour pouvoir les protéger efficacement. Et c’est très facile à comprendre : si, par exemple, ces tortues, une fois qu’elles ont fini leur ponte, se nourrissent dans un endroit spécifique où il y a une pression de pêche ou une pollution très importante, les efforts de conservation qui sont mis en œuvre sur le site de ponte sont complètement annihilés.

En Nouvelle-Calédonie, nous avons déployé beaucoup de balises satellites, donc nous avons un certain nombre d’informations. On sait que nombre de nos tortues caouannes vont en Papouasie-Nouvelle-Guinée et que nos tortues vertes se rendent en Australie, par exemple.

Quelles sont les autres conséquences du réchauffement climatique en Nouvelle-Calédonie ?

V.A. : Il y a une problématique qui date, c’est la pratique des feux. Au fur et à mesure que la température augmente, les saisons sèches se font plus longues, avec des pics de sécheresse. Il faut redoubler d’efforts en termes de prévention. Cela demande tout un changement de mentalité et de comportements. C’est une chose qui, peut-être, était une pratique courante chez nos anciens et qu’on doit tout simplement abandonner. C’est vraiment une question d’adaptation au réchauffement climatique.

M.O. : Je rajouterais le blanchissement des récifs coralliens. Les pronostics du réchauffement climatique montrent qu’ils vont être très fortement impactés et vont même possiblement complètement disparaître de certaines zones. Cela va être un choc phénoménal pour les Calédoniens et tous les Océaniens, car beaucoup de cultures de la région s’appuient sur ces récifs coralliens. Il y a quelques années, un rapport avait été réalisé par le WWF sur l’économie de l’océan en Mélanésie. La valeur économique des récifs coralliens et des océans représente une part très élevée au sein du PIB. Malheureusement, l’adaptation va être cruciale, car que ce soit sur terre ou dans la mer, il n’y aura pas de milieu épargné.

Ces changements sont-ils alarmants par rapport à d’autres territoires ?

V.A. : Il y a quand même un endémisme extrêmement fort en Nouvelle-Calédonie, avec certaines espèces qui n’existent qu’ici. Donc, quelque part, il y a une forme de vulnérabilité que peut-être d’autres territoires moins endémiques ne connaissent pas.
Après, ce qui va faire que ce sera « pire ou moins pire », ce sont les efforts d’adaptation qui seront consentis, avec une préparation des populations et de la pédagogie. Ce n’est pas une question d’alarmisme, parce que les solutions en termes d’adaptation existent.

En France hexagonale, quels sont les défis auxquels fait face le WWF France ?

V.A. : Les problématiques sont différentes. Nous pouvons parler de la gestion de l’eau, qui constitue déjà un problème, car il y a 14 % de pluviométrie en moins et elle est très différemment répartie selon les saisons et les territoires. Elle peut représenter l’exemple parfait d’une mal-adaptation, avec, par exemple, la mise en place de mégabassines. En France, 60 % de la consommation en eau part dans l’agriculture, ne servant au final que 7 % de la surface agricole utile. Au détriment, bien sûr, d’autres usages.

Il faut se mettre autour de la table et réfléchir à cette priorisation des usages de l’eau. Mettre de telles quantités d’eau sur de l’alimentation pour le bétail, ce n’est pas nécessairement le meilleur usage que l’on en fait.

Nous avons d’autres enjeux autour du modèle agricole. Récemment, nous avons eu des reculs importants en matière de législation, avec, par exemple, le projet de loi Duplomb, qui vient d’être voté et réautorise les néonicotinoïdes, des substances chimiques qui jusqu’ici étaient interdites pour certaines filières. Il y a aussi des enjeux en termes de coexistence animale, avec l’abaissement du niveau de protection du loup, sur un plan européen. On travaille également beaucoup sur la préservation des herbiers de posidonie, en Méditerranée, qui sont des nurseries de poissons et de biodiversité marine absolu- ment essentielles pour que l’océan puisse continuer de jouer son rôle de poumon, de production d’oxygène.

Il y a une forme de vulnérabilité que peut-être d’autres territoires moins endémiques ne connaissent pas.

Est-ce plus difficile d’arriver à financer ces actions ?

V.A. : L’un de nos rôles, outre la production de connaissances, est de lever des financements pour pouvoir justement mettre en œuvre tous ces projets. Nous nous finançons auprès de subventions publiques, qu’elles soient européennes ou françaises. Nous pouvons également compter sur des mécénats d’entre- prises, qui veulent réaliser des contributions positives au service de la biodiversité. Et, bien sûr, le grand public, à travers ses dons. Jusqu’ici, nous avons eu une tendance de croissance au niveau de ces financements. Après, il est vrai que la situation est particulièrement compliquée actuellement. En France, pour l’année prochaine, il est question d’avoir des coupes de l’aide publique au développement, jusqu’à 50 %. C’est quand même massif. Donc c’est une période assez inquiétante. La question est : quelle est la place que va occuper la biodiversité et la lutte contre le changement climatique dans ces futurs budgets ? Mais pour le moment, nous nous portons plutôt bien.

Quels sont les autres projets du WWF en Nouvelle-Calédonie ?

M.O. : Prochainement, nous allons commencer un projet dans le parc naturel de la mer de Corail, en partenariat avec le service du parc naturel et le gouvernement, sur la zone spécifique des récifs d’Entrecasteaux. Elle est l’une des zones de ponte de tortues vertes les plus importantes au monde, où les conditions de préservation sont très bonnes, puisqu’elle est inhabitée, mais où, malheureusement, le changement climatique ne fait pas de différence. Nous avons besoin de comprendre comment le changement climatique touche et va toucher ces zones pour mettre en place des mesures d’adaptation, afin de sauvegarder ces écosystèmes. La première mission de terrain va avoir lieu en octobre. Nous allons y aller quatre fois par saison, du début de la saison de ponte jusqu’à la l’émergence des bébés tortues. Et ce, pendant deux années d’affilée.
Nous allons aussi poursuivre nos projets sur les incendies, avec la formation et l’équipe- ment d’associations locales, afin de contribuer à la lutte contre les feux, en soutien aux forces de la sécurité civile et aux pompiers. En parallèle, nous continuons notre projet de restauration de la forêt sur la vallée de la Coulée, au Mont-Dore, en collaboration avec les associations Caledoclean et Red Ground, et notre projet de sensibilisation de la jeunesse, avec des outils pédagogiques calédoniens.
L’année prochaine, nous allons refaire une évaluation du nombre de dugongs restants sur le territoire. C’est probablement une des urgences absolues en termes de sauvegarde de la biodiversité en Nouvelle-Calédonie, car nous n’avons plus que quelques centaines de dugongs.

Pouvez-vous rappeler les menaces qui pèsent sur le dugong ?

M.O : La pêche accidentelle est l’une des menaces, ainsi que les collisions avec les bateaux. Mais les informations dont on dispose nous montrent que le braconnage est vraisemblablement la menace numéro un. Nous n’avons pas de braconnage tous les jours, mais nous sommes arrivés à une situation où il y a tellement peu de dugongs dans le lagon que même quelques prises illégales mettent en péril la survie de cette population. Malheureusement, le changement climatique va aussi jouer son rôle, puisqu’on sait que l’augmentation des températures aura un impact sur les herbiers marins dont dépendent fortement les dugongs, qui sont herbivores.

Propos recueillis par Nikita Hoffmann