La trajectoire « remarquable » d’Élie Poigoune

Le documentaire de 58 minutes sera diffusé sur Caledonia le 7 septembre. (©DR)

Jérémie Gandin, ancien directeur de Caledonia, signe son premier film d’auteur, le documentaire Élie Poigoune – À l’école de la paix, coproduit par la chaîne et Foulala Productions. Il y retrace le parcours singulier d’Élie Poigoune, l’un des premiers militants indépendantistes, devenu enseignant, pacifiste et figure de sagesse.

DNC : Pourquoi avoir choisi de consacrer votre premier film à Élie Poigoune ?

Jérémie Gandin : Je l’ai rencontré avant le premier référendum de 2018, après un texte dans lequel il disait avoir décidé de considérer ses anciens ennemis comme des frères. Ce mot, « décidé », m’a touché : on sentait un vrai travail sur lui-même. J’ai trouvé cette démarche belle et courageuse et je me suis dit qu’il serait dommage que cet homme disparaisse sans qu’un documentaire retrace son histoire.

Que nous dit son rapport à la violence, que vous avez choisi d’étudier ?

Dans les archives de 1983, j’ai découvert un militant très virulent, dont les postures ont beaucoup évolué. J’ai voulu comprendre son rapport à la violence et les moyens que l’on choisit pour lutter pour l’indépendance. C’est ce qui me semblait le plus nourrissant, intrigant. Ce qui m’intéressait, c’était cette question : quand rencontre-t-on sa vraie nature ? Où est-on le plus utile ? Je crois qu’il a longuement réfléchi à cela.

Quand intervient précisément la bascule entre le militant virulent et le pacifiste qu’il est devenu ?

Cette bascule intervient dès 1984. Il perd ses deux parents coup sur coup. Il interroge la parole de ses parents, de ses ancêtres, son positionnement par rapport à ce qu’il s’est passé à la tribu de Poyes et leur manière de gérer les conflits. Je pense qu’il interroge sa propre violence. Il est aussi très marqué par la guerre civile et les dizaines de morts. Il culpabilise beaucoup à ce moment-là, en se disant ‘Tout cela, c’est le fruit des actions que j’ai lancées dans les années 1970’. Il se dit qu’il a eu tort. D’autres rencontres, son indépendance d’esprit et sa réflexion sur l’éducation, sur comment faire en sorte que d’autres puissent être aussi bien formés qu’il l’a été, l’amènent à un virage assez spectaculaire dans les années 1980.

L’éducation est l’un des fils conducteurs du documentaire…

Oui, puisque lui-même est l’un des premiers bacheliers kanak avec une réussite qui passe par Do Neva, Lapérouse, puis la faculté, à Montpellier, un parcours très brillant pour un jeune de l’époque qui a grandi loin de tout en tribu. Ensuite, il s’est engagé comme enseignant et a donné le goût des maths à un nombre incalculables d’élèves. Ils ont vécu son départ forcé de l’enseignement en 1979 comme une grande injustice. Il y a aussi le juvénat, fondé en 1991, sans doute sa grande œuvre, pour laquelle il s’est engagé corps et âme pendant 35 ans. Former la jeunesse est quelque chose qu’il a chevillé au corps. Je trouve remarquable sa fidélité pour cette cause.

Comment le pacifiste qu’il est devenu a vécu les émeutes ?

Il les a très mal vécues. Il le dit dans le film, il s’est fait lui aussi insulter dans son quartier. Avec Rock Apikaoua, également membre du Comité des sages, il est allé sur les barrages pour parler avec les jeunes. Je ne sais pas s’il a été écouté. En tout cas, cette période a encore renforcé mon envie de raconter son histoire (le tournage a débuté en 2024 et s’est achevé en 2025, NDLR).

A-t-il accepté facilement ?

Au début, oui. Puis il a hésité. Il y a cette humilité kanak qui rend difficile le fait d’être mis en lumière. Il est très discret. Il a fallu qu’une relation de confiance s’instaure. Finalement, cela s’est passé formidablement bien, on est allés dans sa tribu, les gens nous ont accueillis à bras ouvert. Ça a été aussi déterminant pour lui de sentir que sa famille était heureuse de ce projet.

Quel est le poids de la religion, de la franc-maçonnerie dans sa vie ?

Il a grandi dans un environnement imprégné des valeurs protestantes – son père était pasteur, il a étudié à Do Neva –, même s’il s’en est éloigné en devenant adulte. Quant à son engagement dans une loge maçonnique, il a trouvé là une source d’élévation spirituelle, dans une approche très laïque. Il me l’a dit plusieurs fois, la franc-maçonnerie l’a beaucoup aidé à effectuer ce travail sur lui-même, cette ascèse.

Personnellement, c’est son humanisme qui me frappe le plus, ses valeurs humaines. La fraternité est un thème qui revient tout au long de sa vie, avec cette manière, encore une fois, de considérer comme des frères les gens qu’il a combattus dans sa jeunesse.

Propos recueillis par Chloé Maingourd

Une tournée de projection

Pour ce film, Jérémie Gandin a travaillé avec Dorothée Tromparent, qui dirige Foulala Productions, ou encore l’historien Olivier Houdan. DR

Le réalisateur aimerait pouvoir organiser une tournée de projection dans les établissements scolaires, à l’université, dans les tribus, les associations et les institutions. « J’espère qu’après la diffusion sur Caledonia, il y aura une envie partagée de faire connaître l’histoire d’Élie auprès d’un large public », explique-t-il. Les séances pourront être suivies de débats avec Élie Poigoune ou des témoins, afin de faire dialoguer autour d’une trajectoire qui peut servir de base de discussion.