La Sécurité civile en pleine tourmente

Le départ du directeur a fait flancher une direction épuisée, analyse une source en interne qui parle désormais d’un climat « destructeur ». Photo Sécurité civile.

Ambiance délétère à la Direction de la sécurité civile et de la gestion des risques (DSCGR). Après la suspension du directeur, le général Marchi-Leccia, et la reprise en main par son adjoint, les arrêts de travail se multiplient, en particulier dans l’encadrement. En cas de catastrophe, selon plusieurs témoins et syndicats, les missions ne pourraient être correctement assurées.

Jusqu’à 15 arrêts de travail pour une cinquantaine d’agents étaient recensés au mois de juin à la DSCGR, cette direction, transférée en 2014 à la Nouvelle-Calédonie, qui a pour missions essentielles la prévention des risques et la protection des Calédoniens en cas de catastrophes.

Déjà éprouvée par la crise Covid, les émeutes de 2024, sujette à des dysfonctionnements structurels (lire ci-contre), elle a été ébranlée le 21 mars par la suspension administrative, pour quatre mois, du général Frédéric Marchi-Leccia, contrôleur général des sapeurs-pompiers, en poste depuis près de six ans. Le directeur de la DSCGR a fait l’objet de dénonciations par son adjoint pour détournement de fonds publics et harcèlement moral (lire par ailleurs). L’évènement a été vécu de manière extrêmement « violente » par le personnel, attaché à ce que représente chez les pompiers l’image du « patron », analyse un témoin en interne. Mais la situation, depuis, n’a cessé d’empirer.

« TOMBER COMME DES MOUCHES »

La plupart des arrêts auraient pour origine la conduite du directeur adjoint depuis lors. Sous couvert d’anonymat, plusieurs agents dénoncent le « management toxique », « vertical » de ce responsable arrivé fin 2023 d’une autre direction. Des prérogatives ou des projets seraient subitement retirés à des personnes qui se retrouvent sans rien à faire ou bien des missions qui ne relèvent pas de leurs fonctions, des fiches de postes seraient « mises à la poubelle » sans information explicite, des agents seraient déplacés ou changés de poste, sans qu’on leur demande leur avis, selon plusieurs témoins. Pour en discuter, ils affirment trouver « porte fermée ». Sont aussi évoquées les « menaces de blâme », les phrases déplacées. « L’ambiance est telle qu’on ne sait plus à qui on peut parler », raconte un fonctionnaire.

Des agent(e)s affirment que les femmes sont particulièrement visées dans une direction très féminisée, notamment parmi les cadres. Elles représenteraient plus de la moitié des arrêts maladie (9). « Les hommes ont toujours raison et les femmes ont toujours tort. On leur demande de vérifier ce qu’elles font, même quand elles ont un grade au-dessus », avance une collaboratrice. Un épisode durant lequel le responsable aurait continué à s’en prendre à une agente en réunion alors que « ses larmes coulaient », a profondément choqué. L’adjoint, on l’aura compris, suscite de très forts sentiments. Conséquence directe de cet environnement : « On a commencé à tomber comme des mouches » au bout de quelques jours, retrace une collègue.

 

INQUIÉTUDE POUR LA SÉCURITÉ DES CALÉDONIENS

Si certains fonctionnaires pointent des manquements managériaux par le passé, ils estiment que la situation s’est « très largement dégradée » et surtout qu’il y a cette fois un problème de compétences. La DSCGR a la particularité d’être une direction à la fois opérationnelle et administrative. L’adjoint, comptable de formation, ne peut pas, selon eux, porter la partie opérationnelle. « On ne lui reproche pas cette méconnaissance, mais le fait de vouloir faire de l’opérationnel à la place du directeur et de rejeter les pompiers qui sont compétents, c’est-à-dire les lieutenants, des femmes », souligne une collaboratrice. En même temps, il aurait été peu vu au centre opérationnel du gouvernement durant les crises.

Ces sources ont pointé, des semaines durant, un danger pour la gestion des risques et la sécurité des Calédoniens. La plupart des cadres (pompiers) étant en arrêt, « il n’y a pas sur place les qualifications pour gérer un gros feu », alerte une agente. « C’est une fusée à laquelle il manque un étage ». Par ailleurs, nous dit-on, « les outils opérationnels sont détruits » (comme la politique publique de gestion des risques, qui prévoit un travail d’analyse des risques à partir du terrain), la formation des pompiers est « à l’arrêt », le réseau et l’image de la DSCGR « en ruine », son budget « pas défendu ».

Selon certains, se pose aussi un problème de responsabilité. « Il n’y a plus personne pour protéger le président du gouvernement alors que sa responsabilité est directement engagée. » Le directeur adjoint a reçu une délégation de signature par arrêté au nom du président. Lundi 7 juillet, selon nos informations, un renfort de Païta est finalement entré en fonction pour coordonner « l’ensemble des activités opérationnelles ».

« TOUT LE MONDE A ÉTÉ PRÉVENU »

Cette affaire interroge sur le bon fonctionnement de l’administration calédonienne. Les situations de souffrance auraient fait l’objet de multiples signalements, dès le 28 mars, notamment par les professionnels de santé de cette direction. Des alertes adressées au secrétariat général, à la DRH de la fonction publique, à la présidence du gouvernement et à la membre en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes. « Tout le monde a été prévenu d’un risque avéré, urgentissime. » Et au moins « trois alertes suicides » auraient été émises.

Des carrières semblent chamboulées. Certains envisagent de partir ou ont demandé une mobilité, « alors que pompier, c’est toute leur vie », d’autres passent à côté d’une formation, d’un poste.

Dans ce contexte, peu de soutien. Un plan d’accompagnement a été annoncé début avril, deux psychologues ont été mises à disposition, une cellule de gestion des alertes s’est réunie, mais, selon eux, peu de suites ont été données. « On n’est pas pris au sérieux, personne ne bouge. » Il y aurait aussi des directives contradictoires, notamment sur le rétablissement des accès de communication de personnes en arrêt (téléphones, boîtes mails) que certains n’auraient toujours pas récupéré. Des alertes pour la sécurité des Calédoniens et la responsabilité du président auraient aussi été émises. Le renfort apportera peut-être des réponses.

Deux plaintes ont été déposées par des agents pour harcèlement moral contre l’adjoint, confirme le procureur de la République, Yves Dupas. Des témoins affirment que plusieurs signalements ont été formulés à la justice. Ces interlocuteurs demandent, en premier lieu, que l’environnement au travail soit « sécurisé ». Puis ils questionnent le traitement réservé à la sécurité civile. « On a sacrément bien géré la crise Covid, on a fait un poste avancé lors des émeutes (…) On essaie de mettre notre pierre à l’édifice avec des missions nobles, mais voilà le sort qui est réservé à cette direction. »

S’ils se livrent aujourd’hui, c’est surtout pour prévenir du danger. « Je veux que les gens sachent ce qu’on vit », expose une agente, tandis qu’une autre explique : « Je ne veux pas qu’il arrive une catastrophe et qu’on dise qu’on ne savait pas. »

Sollicité, le gouvernement indique être pleinement mobilisé pour accompagner la restructuration de DSCGR. « Conscients des dysfonctionnements constatés, nous avons engagé une démarche progressive et rigoureuse afin de rétablir un fonctionnement optimal de cette direction ». Il confirme qu’un partenariat a été établi avec la commune de Païta, dont les services « apportent un appui technique et organisationnel précieux ». « L’objectif prioritaire du gouvernement est d’assurer, dans les meilleurs délais, un retour à une situation de fonctionnement normal et durable, dans un souci constant de garantir la sécurité des Calédoniens. » Contacté, le directeur adjoint n’a pas souhaité s’exprimer et a renvoyé vers sa hiérarchie.

Chloé Maingourd

La DSCGR a pour missions essentielles la prévention des risques, l’information et l’alerte aux populations, la protection des personnes, des biens et de l’environnement en cas d’accidents, de sinistres et de catastrophes. Photo : DSCGR
Dans sa partie opérationnelle, cette direction intervient en soutien aux pompiers des communes et sur des évènements spécialisés ou majeurs. Photo : DSCGR

LES SYNDICATS MONTENT AU CRÉNEAU

Un comité technique paritaire du gouvernement, convoqué à l’initiative des syndicats, était prévu jeudi 10 juillet. À l’ordre du jour, la situation à la DSCGR. Parmi les syndicats, l’UT CFE-CGC explique avoir demandé à la DRH et la présidence de faire le nécessaire pour « suivre et accompagner les agents afin que chacun puisse tranquillement revenir au travail ». Selon Christophe Dabin, secrétaire général, « le management doit être totalement revu et il faut, si nécessaire, changer le personnel ». Il a même été conseillé à certains agents « de déclarer leur arrêt en accident du travail, car la situation est inadmissible ». Elle est jugée « plus qu’inquiétante » étant donné les missions de cette direction. « Si nous avons une direction défaillante et plus de 25 % des agents en arrêt maladie, il faut que la Nouvelle-Calédonie agisse très rapidement. » Du côté de la Cogetra, Wazana Naxue a « écrit des courriers à tout le monde ». La responsable appelle à « une action commune de tous les syndicats ».

DSCGR, « MAL CONSTRUITE »

La DSCGR est une direction opérationnelle qui intervient en soutien aux pompiers des communes et sur des évènements spécialisés ou majeurs. Elle assure une mission de prévention, de prévision, de formation pour les quelque 800 pompiers du territoire, dispose d’un service de santé (« d’assistance aux acteurs de la SC ») et enfin d’un service administratif et financier. Pour les agents contactés cette dualité opérationnelle/administrative est source de difficulté.

Ils évoquent aussi un manque d’effectif et des décisions qui interrogent depuis plusieurs années. « On a l’impression d’être le dépotoir de la DRH. On récupère tous les coucous (…) tandis qu’on perd des compétences ». Les relations seraient compliquées avec les centres de secours, notamment de Nouméa, « alors que ça devrait être fusionnel ». « Cela fait des années qu’une restructuration est demandée, souligne un agent. Mais il faudrait déjà avoir une vision de ce qu’est la DSCGR et pour cela, il faut que le gouvernement nous la donne. » Certains vont plus loin et s’interrogent : « avec le manque de moyens, est ce que l’État doit reprendre la main ? »

En 2024, la Chambre territoriale des comptes avait rendu un rapport sur la sécurité civile à compter de 2018 dans le domaine des risques climatiques. Elle alertait sur le manque de moyens matériels et humains (notamment en hommes de rang) et de réglementations.

 

Une enquête en cours pour les faits reprochés au général

Une enquête a été ouverte après le dépôt d’une plainte par le directeur adjoint contre le général Frédéric Marchi-Leccia pour détournement de fonds publics et harcèlement moral. Elle est diligentée par le service territorial de la police judiciaire de Nouméa et se poursuit depuis plusieurs semaines. « Au vu des éléments communiqués par le plaignant, les investigations portent notamment sur les mesures octroyées aux pompiers volontaires en termes d’avantages matériels, de gratifications ou de compensations par rapport à leur activité ou certaines indemnités pour hébergement hôtelier », informe le procureur de la République.
Un signalement a par ailleurs été transmis par le gouvernement sur ces faits, indique Yves Dupas, qui mentionne aussi les deux plaintes à l’encontre de l’adjoint.


Me Lepape : « Nous irons jusqu’au bout pour rétablir son honneur »

« Nous ne pouvons pas accepter la cabale qui est montrée contre lui, cette chasse aux sorcières », réagit Me Lepape.

Le général Frédéric Marchi-Leccia fait l’objet d’une procédure pénale et d’une procédure administrative. Sur le volet pénal, son avocate, Me Nathalie Lepape, explique ne savoir que ce qui a été déclaré par certains membres du gouvernement dans la presse et par le procureur. « Nous sommes tout à fait sereins. » Elle informe avoir porté plainte, le 6 mai, pour « dénoncer les faits, rétablir la vérité ». « Nous avons indiqué qu’il y avait une sorte de dénonciation calomnieuse, de diffamation, que nous réfutions les faits dont nous avons connaissance. »

Sur la partie administrative, l’avocate qualifie la suspension comme étant
« complètement injuste et infondée ». Par ailleurs, selon elle, « le gouvernement s’exonère de toutes les règles ». Elle évoque des recommandés restés « sans réponse », la suppression unilatérale des moyens de communication et accès du général, « l’intrusion dans ses données professionnelles ». Me Lepape ajoute qu’elle n’a toujours pas pu consulter le dossier de son client. « Tout cela n’est absolument pas sérieux (…) Je me heurte à une absence totale de communication et donc à l’impossibilité de faire valoir les droits de la défense. »

Sur le fond de l’affaire, « on a quelqu’un qui s’est dévoué corps et âme pendant la crise du Covid, les incendies, les inondations et on lui reproche d’avoir acheté deux képis. » D’autres faits ne dépendraient pas de sa compétence (un des aspects est le paiement – normé – des indemnités relatives aux astreintes des pompiers volontaires mis en œuvre par le précédent gouvernement, NDRL). Me Lepape prévient : « Nous irons jusqu’au bout pour rétablir un homme dans son honneur et dans sa carrière ».