La roussette, une « jardinière » de haut-vol

Dans la chaîne de Moindou, la tribu de Table-Unio organise chaque année, depuis 15 ans, un week-end pour sensibiliser au sort des roussettes, mammifères nocturnes aussi importants pour l’environnement que culturellement.

Le renard volant n’a que des amis à Table-Unio. En plein cœur de la chaîne, dans les hauteurs de Moindou, les habitants de cette petite tribu aussi appelée Katricoin veillent depuis 15 ans sur les roussettes, peu importe la couleur de leur pelage. Chaque année, ils organisent la Nuit de la roussette pour « parler, rendre compte et sensibiliser les habitants de toute la Nouvelle-Calédonie ».

« Si on ne les protège pas, on n’aura plus de forêt », prévient d’emblée Éliane Hoveureux, la présidente des femmes de la tribu de Table-Unio. Les chauves-souris frugivores ont fait de la tribu isolée l’un de leurs nids douillés. Là-bas, elles ne sont pas qu’un repas apprécié de tous. Elles sont surnommées les « jardinières de tous les jours ».

Les graines des fruits qu’elles dévorent ricochent sur les toits, tombent au sol avec leur déjection et répandent les essences partout aux alentours. Chaque nuit, la roussette s’envole à la recherche de l’équivalent de son poids en fruit. Elle consomme une cinquantaine d’espèces différentes, du figuier au manguier, sans négliger le nectar des fleurs de niaouli. Les graines qui transitent par son tube digestif ou entre ses dents germent deux fois plus vite. Mais la valeur du mammifère à la main verte ne s’arrête pas à son importance écologique. Ses poils et ses os servent à fabriquer la monnaie kanak, élément indispensable des échanges coutumiers. « Si elle disparaît, on ne peut plus faire de mariage, de naissance, de fiançailles ou de pardon », énumère Éliane Hoveureux.

Passeport d’une roussette

Nom : Pteropus ornatus ou roussette rousse
Nationalité : Calédonienne (endémique)
Taille : 1 mètre d’envergure en vol
Description : Oreilles pointues, museau semblable au renard et front bombé
Couleur : Pelage long et roux avec collet couleur or
Poids : 600 à 800 g
Longévité : 15 à 30 ans
Habitat : Dans les forêts, savanes et mangroves de toute la Nouvelle-Calédonie.

 

UN ANIMAL INESTIMABLE

La pépiniériste aux oreilles pointues est toujours chassée, mais exclusivement pendant la saison, les week-ends d’avril en province Sud. Et dans des proportions moins importantes qu’avant. La collectivité n’autorise que cinq prises par jour et par chasseur. « Il y a 15 ans, les femmes se sont rendu compte que trop de roussettes étaient tirées, beaucoup de personnes venaient chasser ici. Elles ont voulu mettre des règles pour protéger le nid », raconte Mylène Aifa, présidente du comité de gestion de la Zone côtière Ouest (ZCO).

 Les roussettes les plus connues, et les plus chassées, sont la rousse native du territoire et la noire répandue dans le Pacifique. / Nicolas Job, province Nord

Leur mobilisation a permis de compter la population et surtout de faire respecter la période d’ouverture de la chasse. « Ça n’a pas été facile, il y avait beaucoup de ventes et de demandes. Les chasseurs ne comprenaient pas parce qu’ils en voyaient toujours autant », se souvient Mylène Aifa.

L’initiative de la tribu de Table-Unio permet aujourd’hui de mieux protéger les chauves-souris aussi importantes pour la nature que pour la société. « L’écotourisme donne une autre image que la chasse, souligne Malik Oedin, chercheur chargé du projet Horizon roussettes de la province Nord. Les gens sont demandeurs, c’est une nouvelle source d’activité pour les habitants qui veillent sur elles. »

EN DANGER

Aujourd’hui commun dans les cimes, l’animal pourrait très rapidement décliner dans les prochaines années. « Dans 30 ans, il ne pourrait en rester que 20 % », explique leur grand défenseur Malik Oedin. Selon les dernières estimations, 820 000 roussettes peuplent la Grande Terre. La province Nord abrite 80 % d’entre elles, principalement la roussette rousse endémique.

La chasse, le braconnage et les chats harets sont leurs principales menaces. Les félins domestiques retournés à l’état sauvage en éliminent 43 000 tous les ans (7 % de la population en province Nord). Les braconniers et les chasseurs en tuent 52 000 en plus (8 %). « Ce n’est pas soutenable, on estime qu’il faudrait en chasser 15 000 maximum par an », indique le scientifique. Sans mentionner la destruction de leur habitat naturel du fait des activités humaines, industrielles et des incendies. « La chasse est le levier le plus rapide pour améliorer la situation », insiste-t-il.

Invités par la Zone côtière Ouest, des membres du projet Horizon roussettes se sont déplacés à Table-Unio. L’un de leurs objectifs est de sensibiliser les populations. / B.B.

Le projet Horizon roussettes de la province Nord vise justement à concilier préservation des espèces et traditions, en association avec les habitants. Un premier forum s’est déroulé à Hienghène le 8 octobre. Un groupe de bénévoles a été formé pour réfléchir à de nouvelles pistes de gestion durable et acceptées par tous, en adéquation avec la dimension culturelle de l’animal et de sa chasse. « Les quotas sont permissifs, la réglementation n’est pas respectée et leur situation est peu connue, expose Malik Oedin. Le travail de préservation doit être mené avec tout le monde. »

Mylène Aifa de la ZCO aimerait étendre cette réflexion à l’échelle des trois collectivités. « Les roussettes doivent être protégées. À travers elles, on préserve tout le reste, des forêts au lagon », martèle-t-elle. À leurs manières, ces mammifères volants au pelage roux ou noir font partie du patrimoine. Une richesse vivante que l’ensemble des communautés partage et doit défendre.

Brice Bacquet

Photo : Quatre espèces de roussettes cohabitent en Nouvelle-Calédonie, trois sont endémiques./ Nicolas Job, province Nord

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