L’amphi 400 de l’université de la Nouvelle-Calédonie était presque plein, mercredi 16 septembre, pour la soutenance de la thèse d’Emmanuel Nyipiengo Kouriane. Une affluence peu habituelle, avec de nombreux représentants du Sénat coutumier, qui témoigne de l’importance du sujet et de ses enjeux. La justice transitionnelle peut-elle fournir des outils pour achever la décolonisation, réconcilier la société calédonienne et construire une paix durable ? Autant de questions auxquelles la thèse tente d’apporter des réponses.
« L’auditoire est très rempli », relève Jean-Paul Pastorel, président du jury, y voyant le signe de « l’intérêt de cette thèse ». Pendant plus de deux heures, Emmanuel Nyipiengo Kouriane est venu présenter et défendre le fruit de cinq années de travail intitulé Le processus d’émancipation de la Nouvelle-Calédonie au prisme de la justice transitionnelle, sous la direction de Mathias Chauchat, professeur de droit public à l’UNC, et Laurent Sermet, professeur de droit et juriste spécialisé dans le droit international et les droits humains.
L’idée a germé après une année passée à Paris. À la recherche d’un sujet de doctorat, Emmanuel Nyipiengo Kouriane découvre un article de Laurent Sermet proposant une lecture de l’Accord de Nouméa à travers la justice transitionnelle. « Il a ouvert une brèche et moi, je me suis engouffré dedans », raconte-t-il. Son double constat de départ est simple : « La paix ne peut pas être considérée comme durable et le processus de décolonisation est inachevé. »
RELAIS DE LA JUSTICE ORDINAIRE
« Ce qui s’est passé le 13 mai confirme que les plaies du passé colonial ne sont pas définitivement refermées. Pour y parvenir, et la thèse le démontre, il faut passer par un processus de justice transitionnelle », souligne encore le tout nouveau docteur en droit public.
La justice transitionnelle désigne les mécanismes utilisés par des sociétés confrontées à un passé de violences pour établir la vérité, rendre justice, réparer les préjudices et empêcher leur répétition, quatre axes de travail qui constituent les piliers de ce concept. Emmanuel Kouriane résume son principe d’une formule : « Elle sert à faire ce que la justice ordinaire ne peut pas faire. » Sa thèse relit l’histoire institutionnelle calédonienne au travers de ces quatre piliers.
Le doctorat a bénéficié d’une convention Cifre, un financement « assez rare pour le signaler » dans ce domaine. Le dispositif a ainsi permis à Emmanuel Nyipiengo Kouriane de partager son temps entre l’UNC et le Sénat coutumier et de mener une recherche-action. Laurent Sermet rappelle qu’il est « à l’origine des travaux sur la justice transitionnelle au Sénat coutumier ». Ces travaux ont débouché sur un séminaire en mars 2024, puis en avril 2025, sur l’adoption par le Sénat coutumier d’une « vision kanak de la justice transitionnelle ».
Elle nourrit plusieurs pistes concrètes de la thèse : ouverture des archives, commissions d’enquête, mécanismes de réparation ou encore commission vérité et réconciliation. L’enjeu, insiste Emmanuel Nyipiengo Kouriane, n’est pas de copier un modèle étranger, mais de construire des outils adaptés au contexte calédonien.
Le discours prononcé par Emmanuel Macron place des Cocotiers, en juillet 2023, a suscité des interrogations de la part du jury. Le chef de l’État y avait proposé un « chemin du pardon », de mémoire, d’histoire et de réconciliation. Emmanuel Nyipiengo Kouriane reconnaît que le Président a ouvert une voie, mais estime que son discours « s’arrête finalement à quelques piliers » de la justice transitionnelle. « Ce n’est pas complet » : la mémoire et le pardon ne suffisent pas sans justice, réparation et garanties de non-répétition, estime-t-il.
« Les différents actes ou accords […] se sont essentiellement focalisés jusqu’à aujourd’hui sur la dimension politique et non sur la dimension humaine et sociétale, souligne Xavier Philippe, enseignant-chercheur et corapporteur de la thèse. C’est véritablement là que [la thèse] apporte un élément nouveau à la réflexion. » Le professeur de droit s’étonne d’ailleurs que le processus calédonien ait été envisagé « essentiellement du point de vue institutionnel et non du point de vue sociétal ».
Depuis Matignon et Nouméa, la recherche de paix est d’abord passée par des constructions institutionnelles : provincialisation, rééquilibrage, gouvernement collégial, citoyenneté… La thèse met en lumière que certaines de ces constructions constituent des formes implicites de réparation ou de garanties de non-répétition. Mais il pose une autre question : un statut, aussi sophistiqué soit-il, peut-il à lui seul traiter les mémoires, les blessures et les ressentiments qui traversent encore la société ?
PAS DE PAIX DURABLE SANS « JUSTICE TRANSITIONNELLE »
Cette interrogation rejoint d’autres travaux menés aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie. Au Larje*, le programme international Inclusive Peace étudie depuis 2023 le partage du pouvoir dans les sociétés profondément divisées et la place des citoyens dans les compromis politiques. Le consociativisme (système politique de partage du pouvoir dans le consensus et non dans la majorité), évoqué pendant la soutenance, en est l’un des outils.
Dans la société civile, l’association Paroles, mémoires, vérités, réconciliations (PMVR) travaille, elle, sur les mémoires et les blessures. Cela a notamment été le cas avec la restitution de la « Caravane des mémoires » à Voh, cette année. L’association œuvre aujourd’hui à en organiser une à Nouméa.
Toutes ces démarches convergent vers un même constat : la sortie de crise calédonienne ne peut pas être pensée uniquement en termes d’institutions et par les seuls représentants élus. Peut-on, finalement, reconstruire sans véritable travail collectif sur les blessures de l’histoire ? La réponse du docteur en droit public est sans détour : « Sans justice transitionnelle, il ne peut pas y avoir de paix durable. »
Mathurin Derel
* Laboratoire de recherches juridique et économique à l’université de la Nouvelle-Calédonie

