La constitution d’un gouvernement, un « savant dosage »

La répartition des portefeuilles constitue un premier test pour chaque gouvernement collégial. Photo Y.M.

Poids des groupes, compétences, ambitions personnelles, prestige des portefeuilles, respect de la collégialité… La composition d’un gouvernement obéit à de nombreux équilibres. Alors que le 19e exécutif va prendre ses fonctions, d’anciens membres décrivent les mécanismes à l’œuvre.

Devenir membre du gouvernement ne s’improvise pas. Il faut d’abord convaincre dans son propre camp. « Pour moi, ça a été une évolution de parcours, se souvient Isabelle Champmoreau, membre de quatre gouvernements entre 2015 et 2026. J’avais été à la mairie de Nouméa, puis au Congrès. Au fur et à mesure de la connaissance des dossiers, la voie était ensuite celle du gouvernement. » Les partis recherchent aussi des profils adaptés aux secteurs qu’ils veulent porter. La parité entre également en ligne de compte, même si elle n’est pas obligatoire.

« Lorsqu’il y a un front ou une alliance, il faut donner satisfaction à chaque parti qui le compose, explique Bernard Deladrière, ancien secrétaire général du gouvernement et membre de quatre exécutifs, entre 2007 et 2019. Il faut aussi, en principe, des représen- tants de toutes les communautés, respecter le critère géographique, avec des gens pas seulement de Nouméa et de l’agglomération, mais aussi de Brousse. C’est un savant dosage entre les équilibres politiques habituels et une recherche de compétences et d’expérience. »

À ces critères s’ajoutent des calculs plus stratégiques : faire entrer un élu du Congrès au gouvernement a pour conséquence de faire monter le suivant de liste boulevard Vauban (idem au sein de l’assemblée de province). « Il faut savoir qui on fait monter, qui reste au Congrès », résume l’ancien élu, évoquant une « alchimie compliquée ».

DES PORTEFEUILLES PLUS CONVOITÉS

Selon un ancien membre indépendantiste, la fonction est « très recherchée ». « Le gouvernement a un impact. En faire partie donne une notoriété. Certains, ambitieux, rêvent de cela depuis longtemps. » Chacun arrive donc, selon lui, avec une idée précise des responsabilités qu’il souhaite exercer.

La répartition des secteurs s’ouvre dès l’installation du gouvernement. Valentine Eurisouké, membre de quatre gouvernements, entre 2014 et 2021, se souvient de « réunions préparatoires » destinées à permettre à chacun d’exprimer ses souhaits. Certains domaines, comme les relations extérieures ou la sécurité civile, relèvent du président, chef de l’administration. Pour le reste, tout se négocie, dans un rapport de force entre groupes, majorité et opposition, sachant qu’un membre isolé peut être désavantagé.

Sans surprise, les finances, le budget et l’économie figurent parmi les portefeuilles « les plus prestigieux », note Bernard Deladrière, « du moins quand on est en période de vaches grasses ». Le développement, l’aménagement ou l’enseignement sont également convoités. À l’inverse, la fonction publique peine souvent à trouver preneur, en raison de fortes revendications et de la volonté de maîtriser les dépenses de personnel. La santé et les comptes sociaux pâtissent de leur complexité, tandis que la culture reste souvent déconsidérée.

Il arrive aussi que le choix du président s’impose. Un élu indépendantiste se souvient que l’un d’entre eux « avait décidé pour tout le monde ». N’ayant aucune connaissance ou affinité avec le secteur attribué, il avait réussi in extremis à échanger…

TROUVER LE BON ÉQUILIBRE

La négociation ne se limite pas aux ambitions individuelles. Elle doit permettre de bâtir un gouvernement capable de fonctionner collectivement. « Il faut obtenir un accord global sur la répartition des secteurs, sinon on ne peut pas faire fonctionner le gouvernement de manière collégiale », souligne un ancien élu.

Pour Isabelle Champmoreau, la cohérence entre secteurs est essentielle. « Il est intéressant par exemple de regrouper des domaines comme l’économie, la fiscalité ou le budget. » Réunir des politiques publiques complémentaires facilite le travail avec les administrations et renforce l’efficacité de l’action publique. Certains présidents profitent de cette répartition pour imprimer leur marque en mettant en avant de grandes causes qui se retrouvent dans les portefeuilles. Lorsque les discussions n’aboutissent pas, « on est obligé de passer au vote », rappelle Valentine Eurisouké. Une fois les arbitrages rendus, le travail peut commencer.

BIEN S’ENTOURER

Quelles qualités faut-il pour être un bon membre du gouvernement ? Pour Bernard Deladrière, il faut être « travailleur », savoir « œuvrer en équipe et dialoguer ». Chaque membre doit, en effet, se prononcer sur ses propres dossiers, mais aussi sur l’ensemble des textes examinés par l’exécutif, où cohabitent des sensibilités opposées. Le titulaire du budget en particulier doit être « un fin négociateur », puisqu’il arbitre les demandes de ses collègues. Le président, lui, doit agir en « chef d’équipe ». Sa personnalité joue beaucoup. « Est-ce qu’il ou elle a vraiment les qualité de dialogue, de jeu en équipe ? »

Les compétences techniques ne sont pas déterminantes. Les membres s’appuient sur leurs cabinets et une administration experte. « C’est essentiel de bien s’entourer », insiste Valentine Eurisouké. Isabelle Champmoreau évoque la nécessaire « confiance et loyauté » des collaborateurs.

Bernard Deladrière juge sévères les critiques adressées à la collégialité : « L’immense majorité des décisions du gouvernement sont adoptées à l’unanimité » et, globalement, « ça se passe plutôt bien ». L’un des mérites du système est précisément de contraindre majorité et minorité de travailler ensemble et tandis que « le Congrès force le trait des oppositions politiques, au gouvernement, c’est beaucoup plus feutré ».

Chloé Maingourd