Jerry Delathière, historien : « La colonisation pénale est un échec »

« Lors de mes recherches, j’ai pu vérifier que le nom de la commune de Farino ne vient pas du tout de « Farinole », nom d’un village de Haute-Corse, appuie Jerry Delathière. Nom qui aurait été, soi-disant, donné par des concessionnaires corses. Selon moi, « Farino » est la francisation du nom kanak, « Xwéréro », Holéro, en français ». (©Y.M)

Dans son dernier ouvrage intitulé Une terre pour un crime et scindé en trois tomes, l’historien calédonien Jerry Delathière traite avec force de précision l’application de la peine et la concession de terre aux bagnards à La Foa, Farino et leurs alentours, entre 1875 et 1931. Selon le spécialiste de la période, les résultats de la colonisation pénale sont bien en-deçà de la philosophie de la loi initiale.

DNC : La loi du 30 mai 1854 permet l’envoi de bagnards en Guyane et en Nouvelle-Calédonie. Comment comprendre cet objectif de l’époque ?

Jerry Delathière : Cette loi, selon l’idéologie du Second Empire puis de la Troisième République, tend à débarrasser du sol métropolitain les déviants de l’ordre établi, les délinquants, les voyous, et à les envoyer dans des colonies pénitentiaires. La France disposait déjà de la Guyane. C’est dans cette optique qu’elle a pris possession de la Nouvelle-Calédonie.

Y a-t-il un débat sur l’objectif pénal de la colonisation ?

Non. L’historien Louis-José Barbançon le dit également. La première idée était d’éloigner ces condamnés le plus loin possible de la Métropole. L’Algérie était trop proche. La Guyane convenait, mais le climat était insalubre. La France a choisi la Nouvelle-Calédonie où il y avait déjà des missionnaires, pour son éloignement, mais un peu à tâtons. Les autorités françaises ne connaissaient pas du tout le potentiel minier ou autres du territoire.

Le navigateur Tardy de Montravel, qui fondera la ville de Port-de-France rebaptisée Nouméa et confirmera la prise de possession après Auguste Febvrier-Despointes, siégeait d’ailleurs dans la fameuse commission mise en place en 1851 par Louis Napoléon Bonaparte, qui devait décider du lieu du bagne. Tout comme le marquis du Bouzet, nommé gouverneur des établissements français d’Océanie à partir de 1854, ou encore Charles Guillain, gouverneur qui accueillera, en mai 1864, le premier convoi de forçats à Port-de-France.

L’objectif pénal de la prise de possession de cette nouvelle colonie ne fait pas de doute. La France s’est basée sur l’exemple australien de Botany Bay.
La loi du 30 mai 1854 prévoit, en son article 2, l’expiation de la peine par les travaux les plus pénibles liés au développement de la colonisation – construction de ports, de quais, de bâtiments, de routes –, mais aussi une clause guidée par les objectifs humanistes des dirigeants français de l’époque : la réhabilitation morale, sociale… des condamnés, leur permettant de redémarrer une nouvelle vie sur une nouvelle terre.

Comment s’articule ce principe ?

Les condamnés, une fois arrivés à l’île Nou ou à Cayenne, sont, au début, classés en plusieurs catégories.
Au bas de l’échelle, les irréductibles, les irrécupérables. Selon les articles 11 et 13 de cette loi du 30 mai 1854, les meilleurs éléments, au bout d’un certain temps, après une bonne conduite et un bon travail, peuvent, eux, prétendre soit à être « assignés », c’est-à-dire placés en tant qu’hommes-à-tout-faire chez un bourgeois, un militaire…, soit à obtenir une concession de terre [L’article 11 s’applique aux condamnés en cours de peine, l’article 13 aux libérés]. Mais la loi ne précise pas les conditions de leur installation.

Ce même texte interdit, en son article 6, de retourner en France après huit ans de travaux forcés. En fait, ils sont condamnés à rester à vie en Nouvelle-Calédonie ou en Guyane. On appelait cela « la double peine ». Le but est d’empêcher les grands délinquants de rentrer sur le territoire national.

Il y a eu un tri dans les bagnes à Toulon et à Brest lors des premiers convois pour privilégier un profil ouvrier

Qui figuraient dans le premier convoi sur le navire l’Iphigénie ? De grands criminels ?

L’Iphigénie arrive à l’île Nou le 9 mai 1864, sous l’administration du gouverneur Charles Guillain. Ce sont, oui, de grands criminels, mais il y a eu un tri dans les bagnes à Toulon et à Brest lors des premiers convois pour privilégier un profil ouvrier : des charpentiers, tailleurs de pierre, menuisiers… Parce qu’ici, tout est à faire. Non seulement en termes physiques – bâtiments, prisons, quais, etc. –, mais aussi réglementaires : il n’y avait aucune législation. Charles Guillain, un marin, applique le règlement de la Marine, dont le ministère gère les colonies, et de la Guyane où le bagne est plus ancien. Le premier décret qui va gérer la mise en concession de terres date du 31 août 1878.

Entre-temps, le gouverneur, qui est un adepte du mouvement saint-simonien avec des discours humanistes, installe des bagnards à Bourail puis à La Foa, où le premier concessionnaire est mis à la terre en 1875. Au tout début, les bagnards sont placés sur de bonnes terres alluvionnaires. La pénitentiaire allotit les meilleures terres, installe les premiers bagnards sans vraiment de législation, en accaparant des terres kanak. Ce qui conduira à la révolte de 1878 avec Ataï.

Quelles sont les règles en matière foncière ?

Selon la loi, pour les premières années d’installation, une fois que le condamné a accompli sa peine et mis en valeur sa terre, les titres de propriété lui sont donnés. Puis les textes changent. Si ce « concessionnaire définitif » meurt sans descendance, la terre retourne au domaine pénitentiaire. Avec les décrets du 18 janvier 1895 puis du 9 octobre 1901, on instaure une « rente annuelle » à verser, c’est-à-dire une taxe foncière que le concessionnaire pénal doit payer dès la première année d’installation.

En outre, s’il veut avoir son titre définitif de propriété, il doit maintenant payer un droit de rachat au domaine. La législation s’est durcie à cause des échecs, des dépossessions. Les meilleures vallées alluvionnaires de La Foa ou de Bourail étant déjà occupées au cours des premières années, l’administration a mis les gens à Farino et Tendéa où le terrain est pentu, montagneux. Ces concessionnaires avaient donc des lots de terre beaucoup plus ingrats, avec une législation plus draconienne. Le taux d’échec à Farino et Tendéa est donc très élevé dans les dernières années, de 1888 à 1931.

Quelle part des bagnards ont obtenu un lot ?

D’après mes recherches, à peine 9 à 10 % ont été mis à la terre, sur l’effectif total de transportés. Dans cette partie minime de transportés, 65 % des 750 bagnards installés dans le centre ont été dépossédés, pendant la période de 1875 à 1931, à La Foa, Farino et leurs alentours. C’est-à-dire renvoyés au pénitencier. Et la terre est donnée à un autre bagnard. La très large majorité faisait sa peine, puis était libérée, travaillait ou non. Certains se sont mariés, ont fait souche, ont eu des enfants dont les enfants sont aujourd’hui des Caldoches.

La condamnation au bagne concerne majoritairement des gars de grandes villes de France, des citadins, des hommes qui n’ont jamais touché une binette

Pourquoi ces bagnards sont-ils « dépossédés » ? 

Parce qu’ils ne travaillent pas leur terre. Ou sont découragés par les cyclones, les inondations, les maladies dans les cultures… Ou encore s’y livrent à des activités répréhensibles. Sur la moitié de leur propriété de cinq à six hectares, ils créent une plantation de café, par exemple, ce qui leur permet de vivoter. Mais quand le champignon Hemileia vastatrix est arrivé, à partir de 1910, ils n’ont plus rien eu pour vivre. Il n’y avait pas d’assurance agricole à l’époque.

La pénitentiaire a rencontré un autre problème, lié à l’unique politique de développement agro-pastoral comme moyen de colonisation foncière : la condamnation au bagne concerne majoritairement des gars de grandes villes de France, des citadins, des hommes qui n’ont jamais touché une binette ; ils ne connaissent rien de la culture des champs. D’où leur désintérêt pour la vie paysanne, qui entraîne leur dépossession.

Quel bilan en tirez-vous ?

C’est un gros échec, selon moi. Un gaspillage d’argent public. C’est d’ailleurs la raison de l’arrêt de la transportation. Le dernier convoi de bagnards arrive à Nouméa en 1897, mais dès 1891, il y a déjà des débats au Parlement, à Paris, pour faire cesser la transportation en Nouvelle-Calédonie. Il faut regarder les chiffres : sur 750 forçats installés dans le centre, il y a 65 % de dépossession, et même parmi les « concessionnaires définitifs », qui restent sur leur terre, seulement la moitié des mariés ont des enfants. Ce qui contrarie fortement la volonté de créer une souche de peuplement à partir de l’élément pénal. Toutefois, Louis-José Barbançon nuance. Quand la pénitentiaire fonde ses centres de colonisation pénale à Bourail, La Foa, Pouembout et Ouégoa, elle met en place une économie : des routes, des ponts, des contrats attribués à des bagnards libérés…

Autre argument, si la pénitentiaire n’était pas venue, si la transportation n’avait pas eu lieu, les villages de La Foa, de Bourail, de Pouembout… n’existeraient pas. Et beau- coup de familles de surveillants pénitentiaires, d’administratifs sont restées en Nouvelle-Calédonie. Elles n’auraient jamais mis les pieds en Nouvelle-Calédonie sans le bagne. Conclusion, si l’on regarde la philosophie de la loi, c’est un échec. Si on se tourne vers le côté humain, il faut relativiser. C’est l’avis de Louis-José.

César Tourbier, petit délinquant dans une bande de voleurs pendant la Commune, est mineur quand il est condamné à dix-sept ans de bagne en Nouvelle-Calédonie.

Ces histoires de condamnation au bagne pour un vol de pain relèvent donc de la légende ?

Oui, il s’agissait, en réalité, de grands criminels, très souvent issus d’un milieu défavorisé, dans une misère sociale réelle. C’est le petit peuple qui est condamné, très sévèrement. Mais il y a eu des coups malheureux. César Tourbier, petit délinquant dans une bande de voleurs pendant la Commune, est mineur quand il est condamné à dix-sept ans de bagne en Nouvelle-Calédonie. Il est déporté en enceinte fortifiée, à la presqu’île de Ducos, puis à La Foa où il intègre une colonne d’auxiliaires auprès de militaires pendant l’insurrection kanak de 1878.

Il est amnistié l’année suivante et rapatrié en Métropole à bord du bateau Le Rhin. À Paris, ce sont les bals musettes, la fête… Onze mois après son retour, il tue un souteneur dans un quartier mal famé. La police l’attrape. Procès aux assises. Verdict : perpétuité. Il revient en Nouvelle-Calédonie à bord du même bateau qui l’avait ramené en France… Il se mariera avec la fille d’un autre condamné, créera une entreprise de gros œuvre, fera des radiers, des ponts, la culée de la passerelle Marguerite à La Foa, et sera même élu conseiller municipal après la Première Guerre mondiale. Son équipe de maçons lui construira une grande tombe à La Foa. Un parcours incroyable. Il y en a eu plusieurs dans l’histoire, comme celui d’Émile Abadie, de « la bande de Montreuil », le Jacques Mesrine de l’époque, qui a été concessionnaire à Tendéa.

Quel est le profil des femmes en partance pour « la Nouvelle » ?

Ce sont, au début, souvent des jeunes condamnées pour infanticide, des gamines des campagnes tombées enceintes contre leur gré. D’autres sont des prostituées. Au total, 1 003 femmes sont envoyées dans la colonie. Même condamnées aux travaux forcés, à l’emprisonnement ou à la réclusion, le départ de femmes vers la Nouvelle-Calédonie reposait sur le volontariat. L’administration passait dans les prisons de Métropole pour faire de la propagande, afin de les inciter à partir pour « la Nouvelle ». La relégation, avec la loi du 27 mai 1885, les oblige ensuite à partir en Nouvelle-Calédonie ou en Guyane.

Quel était le regard de la société sur les bagnards dans l’archipel ? Du mépris ?

Oui. Pendant longtemps, la société calédonienne a été cloisonnée. Les gens libres ne côtoyaient pas les bagnards. Quand ils parlaient de quelqu’un qui venait de Bourail, de La Foa ou de Pouembout, ils savaient que c’était un bagnard ou un descendant de forçat. Oui, c’était du mépris. La fracture s’est péniblement résorbée sur le plan sociologique. Il y a eu des mesures de réhabilitation judiciaire et de droit. Mais ce qui a réhabilité sociologiquement les bagnards, et leurs fils surtout, c’est la participation à la Première Guerre mondiale. L’élection d’Ernest Massoubre [en 1935], fils de transporté, à la fonction de maire de Nouméa, une ville « libre », ou d’Édouard Dalmayrac, fils de concessionnaire pénal de Pouembout comme adjoint, après leur retour de la Grande Guerre, est très symbolique.

Il fallait cacher ses origines « bagnard »…

Exactement. Même encore aujourd’hui, certains Caldoches ont ce que j’appelle le complexe du « bagnard ». Ils cherchent un moyen de se distinguer en société. Ils n’assument pas leur origine, notamment vis-à-vis du Métropolitain. Du refus de connaître sa propre histoire, vient l’incompréhension entre les communautés. Les historiens ont, je pense, un rôle important à jouer : véhiculer une histoire authentique et la faire accepter par la société.

Propos recueillis par Yann Mainguet

 

28 962
condamnés sont envoyés en Nouvelle- Calédonie en 75 convois, de 1864 à 1897 :

21 630 transportés (criminels de droit commun), 3 575 déportés politiques après la Commune de Paris de 1871, et 3 757 relégués ou récidivistes (3 300 hommes et 457 femmes). Contre 73 000 en Guyane, où le bagne est instauré de 1852 à 1938, presque un siècle.

Au-delà des bagnards issus de la région parisienne, des Bouches-du-Rhône, avec Marseille, ou encore de la Corse, pour les régions les plus représentées, des condamnés viennent pour quelques-uns de territoires éloignés de l’Hexagone : Algérie, Indochine, Martinique, La Réunion, Sénégal, Tunisie, Tahiti, mais aussi Nouvelle-Calédonie pour quatre d’entre eux. C’est-à-dire de là où sévissaient les cours d’assises françaises.