Jean-Jacques Urvoas : Et si la coutume pouvait soulager la justice…

La Tribune. – Au premier jour de sa visite ministérielle, et avant même de s’être entretenu avec les professionnels de la Justice en Nouvelle-Calédonie, Jean-Jacques Urvoas a entrouvert quelques portes entre les magistrats et les coutumiers, entre la tribu et le monde carcéral. Pas nouveau dans sa bouche. Mais certainement, dans celle d’un Garde des Sceaux en mission. Et l’accueil de ses propos est plutôt bon…

À table avec Jean Lèques. – Ce devait être une journée protocolaire et nouméenne pour le ministre de la Justice de Garde des Sceaux, jeudi. Après le traditionnel dépôt de gerbe, place Bir-Hakeim, Jean-Jacques Urvoas avait au menu un entretien avec le président Philippe Germain et les membres du gouvernement ; un autre avec le président Thierry Santa et le bureau élargi du Congrès. Après un déjeuner privé, vallée du Tir, chez le maire honoraire de Nouméa, Jean Lèques (les deux hommes nourrissent une estime réciproque bien au-delà des clivages politiques), et un rendez-vous avec la députée-maire de la Ville, le ministre consacrait sa fin d’après-midi à Philippe Michel et à la province Sud.

La Calédonie, c’est la France ! – Mais c’est l’étape du matin au Sénat coutumier, qui a retenu toutes les attentions. Officiellement, il s’agissait de (re) signer une convention avec le SPIP (Service pénitentiaire d’insertion et de probation). Dans les faits, Jean-Jacques Urvoas s’est un peu lâché sur le sens de son déplacement en Calédonie. « Quand on rentre dans un Palais de Justice on y rentre pour chercher une protection une garantie des droits n’importe où sur le territoire national et je viens pour m’assurer des moyens et du fonctionnement de la justice en Calédonie », commence le ministre, comme en réponse aux craintes qu’était venue lui porter Sonia Backes, la chef de file des Républicains, place Vendôme.

La Justice intègre la coutume. – Pas la peine de se voiler la face comme le font d’ordinaire certains élus : la population carcérale calédonienne est majoritairement kanak. C’est un fait. Le Garde des Sceaux, qui veut lancer la construction d’une quinzaine de prisons en métropole, entrevoit aussi d’autres solutions pour la Calédonie. La Justice a intégré ici « la dimension de la coutume dans son fonctionnement particulier, dit Jean-Jacques Urvoas, et pour moi, le Sénat coutumier est très important dans la prévention de la délinquance ».

Mais que reste-t-il de la coutume ? – L’autorité coutumière vers laquelle chacun se retourne en cas de flambée de violences ou pire, comme à Saint-Louis ou à Païta, a été vidée de sa substance et n’est plus habilitée à faire face à quoi que ce soit, lorsqu’il s’agit de sa propre jeunesse. Ce naufrage devrait faire causer chez les indépendantistes. Qui le glissent sous le tapis de la « colonisation » et y opposent le discours incertain de la culpabilisation. Un peu court ! Chez les loyalistes, ce débat est loin d’être tabou. Et plutôt plébiscité à droite.

Purger sa peine en tribu… – Alors, si comme l’affirme le ministre de la Justice, « la prison n’est pas qu’un lieu. Mais aussi un moment pour la reconstruction ». Et si « la coutume prend toute sa dimension » et permet aux sénateurs coutumiers « de pénétrer dans les enceintes de l’univers pénitentiaire pour pouvoir discuter avec les détenus, maintenir la tradition et éviter l’isolement », pourquoi ne pas imaginer qu’une courte peine de prison puisse se purger en tribu ? « Il y a des peines que l’on peut exercer au sein de la tribu », confirme pudiquement Jean-Jacques Urvoas. À condition, ajoute-t-il « que le Sénat coutumier soit garant et acteur de ces procédures… »

Pas stupide ! – La proposition est dans le camp des magistrats : ils l’apprécieront lors de leurs entretiens avec le ministre. Dans le camp des coutumiers aussi : l’assumer sera un peu plus compliqué au quotidien que de parler d’un « plan Marshall pour la jeunesse » dans les couloirs de Matignon. Mais concrètement, l’idée n’est guère plus qu’une déclinaison des travaux d’intérêt généraux à la mode coutumière. Et, loin d’être stupide, elle permettrait à des détenus condamnés à de courtes peines d’éviter de se frotter à des délinquants aguerris… et de le vivre comme le bizutage de la vraie vie !

M.Sp.

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