Jacques Lafleur, une histoire calédonienne

Le 4 décembre 2010, Jacques Lafleur s’éteignait à l’âge de 78 ans. Propriétaire foncier, homme d’affaires investi dans le nickel, celui que l’on surnommait aussi « Jacquot de Ouaco » s’était engagé en politique « presque accidentellement », alors que le contexte commençait à se dégrader en Nouvelle-Calédonie. Il dominera durant trente ans le paysage politique en tant que président du Rassemblement, député, président de la province Sud… et aura indéniablement contribué à la construction de la Calédonie moderne. Mais c’est surtout pour son travail en faveur de la paix qu’il est entré dans l’histoire, aux côtés de Jean-Marie Tjibaou. Dix ans après sa disparition, l’occasion nous est donnée de revenir sur ce destin hors du commun.

OUACO

Fils de l’industriel et premier sénateur calédonien, Henri Lafleur, Jacques Lafleur est né en 1932. Sa jeunesse se déroule à Nouméa d’abord, puis à Paris. Il revient pour son service militaire et s’implique rapidement dans la société familiale de Ouaco, où l’on pratique l’élevage, l’agriculture, la conserverie. Ouaco et le Nord représentent une grande partie de son terrain d’activité. Il y entreprend de grands travaux pour améliorer les conditions de vie et expérimente de nombreuses idées. Dans la deuxième moitié des années 70, il initie la réforme foncière en morcelant cette terre de 33 000 hectares pour permettre à de nombreux Calédoniens de toutes origines de devenir propriétaires. Il garde une grande propriété où il continue à pratiquer l’élevage. Il conçoit une réserve animalière en faisant venir des animaux de Nouvelle-Zélande, du Japon… et souhaitait également créer un hôtel et un golf au début des années 80, mais ils ne verront pas le jour.

LA MINE

En parallèle, il développe une activité minière, en son nom, qui se retrouvera plus tard au sein de la SMSP, Société minière du Sud Pacifique (1969). Il dira de la mine dans ses Conversations calédoniennes avec Walles Kotra, ouvrage paru en 2009, que c’est sa « profession d’origine », « la seule que j’ai aimée ». Il se plonge dans la découverte, la recherche, la géologie, ses véritables passions. Grâce à la mine, il sillonne la Nouvelle-Calédonie à pied et rencontre « un nombre incalculable de personnes […] extraordinaires ».

En 1990, pour respecter un engagement pris auprès de Jean-Marie Tjibaou lors des accords de Matignon-Oudinot, il cédera la SMSP et ses filiales à la province Nord. Il s’agissait de permettre aux Mélanésiens d’entrer dans une activité minière déjà opérationnelle, de contribuer au rééquilibrage. « Ouaco et ma vie minière représentent les plus belles années de ma vie », dira-t-il en 2009. Une stèle a été érigée à Ouaco à la mémoire de Jacques Lafleur.

NAISSANCE DU RPC

À partir de 1972, Jacques Lafleur est élu à l’Assemble territoriale. Il évoquera un « besoin de s’engager », alors que la division se fait grandissante. La classe politique, jusqu’ici dominée par l’Union calédonienne, se morcelle (19 partis à l’Assemblée pour 30 élus dont l’Entente démocratique et sociale, EDS, créée par Henri Lafleur et son fils). En 1977, l’Union calédonienne prend officiellement position pour l’indépendance à Bourail. Jacques Lafleur décide alors de fédérer tous les partisans du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France. Il organise un grand meeting, au stade Brunelet, qui rassemblera plus de 5 000 personnes. Le point de départ de la création du Rassemblement pour la Calédonie (RPC).

LES PROCHES

On trouve parmi les personnalités de la première heure Dick Ukeiwé, futur sénateur, Roger Laroque, le maire de Nouméa, Henri Wetta, frère aîné de Marie-Claude Tjibaou, Maurice Nénou qui sera député de 1986 à 1996, Atelemo Taofifenua, Michel Kauma, Auguste Parawi Reybas, puis Jean Lèques, également maire de Nouméa… Le parti dominera la vie politique durant plus de vingt ans. Et l’union sacrée permettra en premier lieu de peser dans le rapport de force pour les échéances capitales qui allaient suivre sur l’avenir institutionnel.

DÉPUTÉ

Le nouveau parti remporte les élections territoriales, mais Jacques Lafleur se réserve pour les législatives. Il est élu député, en mars 1978, dans la nouvelle seconde circonscription « ouest ». Il sera réélu à sept reprises et restera député jusqu’en 2007. Dick Ukeiwé, de la fédération locale du RPR, s’incline au second tour face à Rock Pidjot. Jacques Lafleur s’inscrit au RPR à l’Assemblée nationale et poussé par Jacques Chirac, venu en juillet 1978, il transforme le RPC en Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) et l’affilie à son parti.

LES ÉVÈNEMENTS

L’arrivée au pouvoir de la gauche de François Mitterrand est vécue comme un « tremblement de terre ». On craint que les choses s’accélèrent en faveur de l’indépendance. Des tensions commencent à apparaître en Nouvelle-Calédonie après l’assassinat de Pierre Declerq, secrétaire général de l’UC, et l’arrivée de Jean-Marie Tjibaou à la tête du conseil du gouvernement. En 1983, la réunion de Nainville-les-Roches, sous l’égide de Georges Lemoine, alors ministre de l’Outre-mer, est source de crispations. Jacques Lafleur refuse de signer la déclaration finale, jugée comme une indépendance déguisée avec une limitation du corps électoral pour le référendum prévu en 1989. Les indépendantistes appellent à boycotter les élections territoriales de 1984. Les barrages s’érigent, Eloi Machoro fait scandale en brisant une urne. La situation s’envenime avec des heurts sanglants en brousse. Si Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur appellent à la paix, la riposte s’organise, des milices sont constituées. Jacques Lafleur est alors le leader de tous les non- indépendantistes et construit la résistance notamment grâce aux soutiens qu’il a tissés à Paris. Sans ces liens, il aurait été très difficile de tenir face à la politique du gouvernement socialiste. En protestation du statut Pons, nouvellement créé, un commando du FLNKS attaque la gendarmerie d’Ouvéa. La prise d’otage se terminera dans un bain de sang dans les grottes de Gossanah.

MISSION DU DIALOGUE ET PREMIERS ACCORDS

Après ce point culminant des évènements, la prise de conscience est immédiate. La mission du dialogue envoyée par Michel Rocard, nouveau Premier ministre, et menée par Christian Blanc, intervient sur le territoire en mai 1988.

Michel Rocard, Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur entament des négociations tripartites le 11 juin 1988. Le 26 juin, les accords de Matignon sont signés. Ils instaurent les provinces, prévoient l’organisation d’un scrutin d’autodétermination en 1998 et l’amnistie des preneurs d’otage. Ils seront précisés par les accords d’Oudinot. Le 6 novembre, les accords sont ratifiés au niveau national par référendum.

POIGNÉE DE MAIN

GEORGES BENDRIHEM / AFP

La poignée de main devient le symbole de la paix retrouvée, mais aussi une lourde responsabilité pour les deux hommes. L’un et l’autre essayeront de convaincre leur camp du bien-fondé de ces accords. Jean-Marie Tjibaou et son bras droit, Yeiwéné Yeiwéné, seront assassinés un an plus tard, à Ouvéa. Jacques Lafleur ne sera pas toujours compris. Une partie de son électorat vote contre les accords.

PROVINCE SUD

À la tête du premier parti du territoire en 1989, Jacques Lafleur, déjà président de la région Sud, devient président de l’Assemblée provinciale. Les indépendantistes sont en retrait après les accords. Sa présidence sera marquée par le développement touristique et d’infrastructures : le Méridien de Nouméa (1995), celui de l’île des Pins (1998), le golf de Tina (1994-1997), la base nautique de la Côte-Blanche, plusieurs clubs sportifs, la construction de la voie de dégagement Est (VDE), le développement considérable de l’habitat social, le permis accordé à International Nickel (Inco) pour le projet de l’usine du Sud, l’augmentation du salaire minimum, SMG, à 100 000 francs en 2000. Il est également à l’origine de la Maison de la Nouvelle-Calédonie, à Paris, de la Mission aux droits des femmes et du Conservatoire de musique et de danse de Nouméa. Sans compter le rachat de Gouaro Deva pour lequel il avait un projet de développement arrêté en 2004.

PROPOSITION DE SOLUTION CONSENSUELLE

Très tôt après les accords de Matignon-Oudinot, dès avril 1991, Jacques Lafleur est le premier à proposer l’examen d’une solution consensuelle avec les indépendantistes avant le référendum de 1998. Il estime qu’un choix abrupt entre deux options concurrentes conduira à une impasse et sera potentiellement source de violence. En 1994, il précise son propos en appelant à un pacte trentenaire qui repousserait la question de l’indépendance aux alentours de 2018. Le débat sur la future formule institutionnelle avance… Mais les négociations tournent court. L’Union calédonienne opte finalement pour une ligne plus dure et le FLNKS pose un préalable minier à la reprise des pourparlers (obtention par la SMSP du massif minier de Thiébaghi, alors propriété de la SLN, pour alimenter l’usine du Nord). En 1997, le FLNKS boycotte les législatives. Finalement, la SLN et la SMSP échangent le massif de Poum et celui de Koniambo. Les discussions tripartites reprennent : Jacques Lafleur demande une période de vingt ans au sein de la France, Roch Wamytan réclame immédiatement l’indépendance-association.

ACCORD DE NOUMÉA

Pascal GUYOT / AFP

Le consensus est finalement trouvé. Les parties conviennent du transfert de toutes les compétences possibles sauf régaliennes sur une période de quinze à vingt ans, puis l’interrogation d’un électorat restreint lors de plusieurs scrutins d’autodétermination organisés sur une période de cinq ans, la reconnaissance d’une double légitimité, celle du premier occupant et celle de la majorité démographique du « fait colonial » et de la nécessité de construire une citoyenneté calédonienne. L’Accord de Nouméa est ratifié par une consultation populaire en Nouvelle-Calédonie en 1998.

PACTE CINQUANTENAIRE

En 2009, Jacques Lafleur propose de travailler sur un pacte cinquantenaire, persuadé que les référendums apporteront la division et un retour en arrière. Cette période devait servir à l’émancipation, l’apprentissage de l’exercice du pouvoir de manière consensuelle. « Les idées pourront progresser afin que dans cinquante ans, la Nouvelle-Calédonie ait acquis une totale émancipation dans la République française » expliquait-il dans Conversations calédoniennes. Cette idée est combattue par les non-indépendantistes… Ils la prônent pour la plupart aujourd’hui.

RÉSEAUX

Jacques Lafleur aura au fil du temps développé d’importants réseaux parisiens. « La Calédonie a des hommes pour les représenter. À eux d’expliquer au pouvoir nos priorités et nos urgences », explique-t-il dans Conversations calédoniennes. Il s’adaptera à tous les principaux responsables politiques : François Mitterrand, Michel Rocard, Jacques Chirac évidemment, Lionel Jospin… C’est grâce à ces liens qu’il a pu « défendre l’intérêt de la Calédonie ».

RÉCOMPENSES

En 2009, Jacques Lafleur reçoit la Légion d’honneur pour son action politique. Le prix de la Colombe de la paix lui est remis le 18 novembre 2010.

HOMMAGE

Jacques Lafleur décède le 4 décembre 2010. L’annonce de sa mort suscite une vive émotion. Personnalités de tous bords et anonymes lui rendent hommage, le 9 décembre, au Château Royal. Le président de la République de l’époque, Nicolas Sarkozy, salue celui qui aura « incarné l’engagement pour le maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France » et qui aura « toujours su, lorsque l’essentiel était en jeu, tendre la main à ses adversaires pour éviter le retour des violences et la division de la Nouvelle-Calédonie ».

Reconnaissance de la poignée de main

Bryan Gauvan/gouv

À l’occasion du déplacement en Nouvelle- Calédonie du ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, après le deuxième référendum, Sonia Lagarde, maire de Nouméa, Isabelle Lafleur et Marie-Claude Tjibaou ont présenté, le 29 octobre, leur projet de préfiguration de la place de la Paix. Elle se substituera au square Olry, en bas de la place des Cocotiers. La statue de l’amiral Olry sera remplacée en 2022 par celle de Jean- Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, lors de leur fameuse poignée de main de 1988.

Dans un contexte assez tendu suite au résultat du deuxième scrutin, plus serré que le précédent, l’évènement a réuni les principaux responsables politiques du territoire. « Nous sommes à un moment où il est crucial de rappeler que la Calédonie, qui s’est construite sur des histoires douloureuses, s’est aussi construite avec des moments de dialogue et d’écoute », a commenté Sonia Lagarde.

Isabelle Lafleur a fait part de son espoir de susciter la reprise du dialogue. « Nous avons le sentiment qu’en ce moment les Calédoniens n’arrivent plus à se parler. Nous espérons ainsi pouvoir jouer un petit rôle et susciter une prise de conscience : ce besoin de politiques qui soient responsables de notre avenir et qui abandonnent certaines postures pour pouvoir avancer. » Marie-Claude Tjibaou a évoqué l’extraordinaire geste de ces deux hommes. « Jean-Marie Tjibaou savait à quoi il s’exposait (…) Il faut que vous preniez l’habitude de vous asseoir ensemble », a-t-elle demandé aux politiques, jugeant que nous avions « perdu beaucoup de temps ». Elle a espéré que cette place puisse constituer un repère pour nos jeunes. « C’est la première fois que dans la ville de Nouméa, dans un espace reconnu par tous, il y a la représentation de deux hommes contemporains, de notre époque. C’est important pour notre jeunesse ».

Sébastien Lecornu s’est lui aussi exprimé. « Il en fallu du courage à ces deux hommes pour revenir devant leurs bases et les leurs (…) C’est la poignée de main de deux chefs qui, à un moment donné, ont pris leurs responsabilités, ont su faire preuve de dépassement (…) l’un est mort, l’autre aurait pu être un grand ministre de la France ». Le ministre a appelé à garder la méthode et l’état d’esprit qui a habité, en son temps, ces deux Calédoniens.

C.M.

Photo Rémy Moyen AFP 

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