Ismet Kurtovitch « Dans notre pays, le suffrage universel a toujours été «adapté». »

Pour l’historien indépendantiste Ismet Kurtovitch, au lendemain du congrès du FLNKS, le litige électoral perdure sur le plan juridique, la stratégie nickel est toujours à construire, alors qu’une nouvelle génération de Kanak est entrée dans le salariat : « une révolution sociale silencieuse à préserver », selon lui.

On croyait le litige électoral « politiquement clos » depuis le dernier Comité des signataires. Or voilà qu’une partie de l’UC accuse l’État de « magouilles » et de « fraude électorale »…

Ismet Kurtovitch : La problématique du corps électoral est chez nous si vaste et si importante qu’on a intérêt à la prendre très au sérieux et non comme un objet de manœuvre politique et encore moins politicienne. Depuis 1946 – accession de tous les nationaux français au droit électoral en Nouvelle-Calédonie – le régime électoral des différents statuts du pays a toujours été au centre d’intenses négociations politiques. Il s’est toujours agi de partager au mieux le pouvoir politique entre autochtones et non-autochtones. Les négociations ont duré plusieurs années parfois, comme entre 1947 et 1953, mais, d’une manière ou d’une autre, nos élus et l’État ont toujours trouvé une solution de compromis, soit par un découpage électoral « approprié », soit par un accès conditionnel à l’électorat politique, soit les deux en même temps et même, une fois, en utilisant la technique du double collège ! De sorte que dans notre pays, le suffrage universel a toujours été « adapté ». C’est une nécessité politique vitale.

Peut-on parler de surenchère politique ?

Ismet Kurtovitch : Aujourd’hui, disons depuis la Déclaration d’indépendance kanak socialiste en 1975 et jusqu’en 1998, c’est, en plus du classique partage du pouvoir politique, la détermination du corps électoral qui a été au cœur des négociations ayant abouti, après les Événements, à l’accord de Nouméa. Cette population est désormais rigoureusement composée. On peut donc dire que cette question est politiquement close depuis longtemps. De mon point de vue, bien avant le dernier Comité des signataires. Convenir à nouveau que « le litige est politiquement clos », est certainement une forme de compromis politique et une formule qui restera ! Mais cela veut seulement dire que le litige n’est plus que juridique. C’est-à-dire une demande de vérification de la bonne application de l’accord de Nouméa dans le cadre du droit interne français (article 53 et chapitre 13 de la Constitution propres à la Nouvelle-Calédonie) et du droit international en matière d’exercice du droit à l’autodétermination. De là la présence d’observateurs de l’ONU. Mais il reste que l’application de la restriction du droit électoral a été défaillante ces dernières années et tout le monde en a convenu. Encore aujourd’hui, l’UC mais aussi le Parti travailliste estiment que le compte n’y est pas. Ils en ont le droit. Il appartiendra donc à ceux qui en ont la compétence de trancher les recours éventuels et à l’ONU de donner son avis, lequel ne comptera pas pour rien.

Comment analysez-vous la fracture au sein de l’UC entre la tendance de Daniel Goa, qui prône la conciliation, et celle de Roch Wamytan, qui veut poursuivre le bras de fer ?

Ismet Kurtovitch : L’UC est un grand parti politique fortement représenté dans les trois provinces du pays. Cela crée des tensions, des divergences de vues dont profitent parfois ses adversaires politiques et mêmes ses différents alliés indépendantistes. C’est la loi du genre. Par contre, il est facile de constater que l’UC est unie sur la question électorale en tant que parti. Je ne vois pas qu’il y ait une fracture dans l’UC sur ce sujet. J’ai plutôt l’impression que son président n’entre pas, ou n’entre plus, dans le petit jeu des tendances et joue la carte de l’unité. Évidemment, libre à chacun de prendre ses désirs pour des réalités.

Selon vous comment se positionne le Palika de Paul Néaoutyine dans cette affaire ?

Ismet Kurtovitch : Le Palika est signataire du relevé de conclusions du dernier Comité des signataires. Politiquement clos. Qu’est-ce que cela veut aussi dire ? Par exemple : qu’on peut passer aux autres sujets du calendrier de sortie de l’accord de Nouméa mais également, et on l’oublie, de rentrée totale dans l’ADN. Je veux parler des compétences restant à transférer d’une manière ou d’une autre, c’est l’application du fameux article 27. Pour le reste, je ne vois pas ni pourquoi, ni comment, le Palika pourrait s’opposer à l’action de l’UC ou d’autres organisations sur la question électorale.

Quel regard porte l’historien sur les différences d’appréciations sur les listes électorales entre les deux grandes familles indépendantistes que sont l’Uni-Palika et l’Union calédonienne ?

Ismet Kurtovitch : C’est vrai que c’est surtout l’UC et plus précisément le groupe nationaliste de la province Sud qui a été la cheville ouvrière de la découverte et du suivi du litige électoral : de la vérification des listes jusqu’à l’instruction juridique, et parfois sans autre soutien. Et il y avait bien des erreurs dans l’établissement des listes ! Ne l’oublions pas. Tout cela traduit la grande sensibilité du régime électoral dans notre statu, actuel. Ce sera encore le cas dans les prochaines négociations, avant et après 2018, notamment pour les circonscriptions électorales du Sud du pays où l’aménagement du droit de vote est indispensable sans quoi les indépendantistes, même unis, n’auront aucune chance d’avoir un nombre d’élus plus élevé que un ou deux au Congrès, comme dans l’assemblée de province et même dans les conseils municipaux de l’agglomération.

Quel sera le prix du compromis ?

Ismet Kurtovitch : Il n’y a pas de compromis possible à l’instant T. Tout tiendra dans : premièrement, la décision que prendra le juge s’il est saisi d’une demande de radiation. Si au terme de la procédure la radiation est prononcée – une suffit , elle flétrira la légalité de la présence des 2 325 autres personnes visées par la catégorie mentionnée dans le relevé de conclusions du dernier Comité des signataires.

Deuxièmement, dans l’avis que transmettront les observateurs de l’ONU. Si cet avis est négatif sur ce point précis, les indépendantistes, encore plus unis cette fois, demanderont des comptes à l’État qui ne pourra pas ne pas refaire un tour de table ou, comme le suggère Luc Steinmetz, modifier l’article 188 de la loi organique.

À l’inverse des listes électorales, les points de vues sur ce qu’il est convenu d’appeler « la stratégie nickel » se sont-ils rapprochés ?

Ismet Kurtovitch : Il ne faut pas exagérer. Cela fait très longtemps que les indépendantistes, toutes tendances confondues, ont leur petite idée sur ce qu’il convient de faire en matière d’utilisation du nickel, en particulier la priorité à la transformation sur place et une dose de territorialisation.

La preuve en est qu’une fois au pouvoir, le FLNKS et l’USTKE avec l’aide de l’État, ont plutôt bien concrétisé la stratégie indépendantiste d’organiser le développement de ce secteur. Je rappelle que les petits mineurs calédoniens avaient eux aussi une stratégie minière pays. Ils ont essayé dans les années 1960 et 1970 de construire des usines au Sud au Nord et à l’Est (projet Loriot de Rouvray) mais l’État et les actionnaires privés de la SLN les ont fait échouer.

Quelle est, selon vous, la priorité ?

Ismet Kurtovitch : À l’heure qu’il est, la priorité stratégique c’est d’empêcher les actionnaires privés des quatre opérateurs miniers du pays – Vale, Glencore, ERAMET-SLN et Posco- SOFINOR-SMSP – de diminuer leur activité. Il faut trouver des dizaines de milliards de francs pour éviter une vague de chômage direct ou indirect et accessoirement démarcher des marchés à l’exportation pour notre minerai. Car la crise actuelle montre que la vente de minerai à l’extérieur est un secteur toujours très profitable à l’économie calédonienne.

On ne risque pas la pénurie puisque le sous- sol calédonien est un monstre géologique pas totalement exploré : plus on ouvre de mines plus on découvre de minerai valorisable. Sans compter les anciennes verses de nickel qui deviennent valorisables. Non, ce qui reste plutôt à caler, c’est une stratégie nickel pays. Institutions, partis, opérateurs privés (grands, petits et moyens), syndicats peuvent profiter de cette crise pour s’entendre dans l’intérêt des salariés, de nos finances publiques et de la stabilité de la société calédonienne. Depuis la construction des trois usines, la société calédonienne est aujourd’hui plus dépendante de l’activité économique marchande. Des milliers de jeunes adultes sont entrés depuis plus de quinze ans dans le salariat et avec lui dans de nouvelles conditions de vie. C’est cette révolution sociale silencieuse qu’il faut préserver.

Propos recueillis par M.Sp /La Tribune

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