Présidente d’honneur de l’organisation indépendante de protection de la nature WWF, grande navigatrice et écrivaine, Isabelle Autissier vient d’achever un séjour d’un mois en Nouvelle-Calédonie. Pour la militante, les activités sur lesquelles s’appuiera la refondation économique du territoire pourraient inclure une vraie composante environnementale. Une nécessité.
DNC : Depuis votre première visite il y a 14 ans, considérez-vous que les défis auxquels est confronté WWF sont plus importants ?
Isabelle Autissier : Plus le temps avance, plus on mesure l’importance de la biodiversité, par exemple. L’endémisme était déjà un sujet. Cette idée que, si un certain nombre d’espèces disparaît de Nouvelle-Calédonie, elles disparaissent du monde. Au fur et à mesure que les menaces au niveau mondial s’aggravent, l’importance de la Nouvelle- Calédonie augmente. La question des feux, qui était déjà très présente quand je suis venue il y a 14 ans, reste d’actualité. On a progressé sur une partie du sujet, mais on est loin du compte, puisque ça brûle encore beaucoup.
La compréhension que ce n’est pas simplement un feu de forêt, mais que ce sont des impacts sur la vie des gens, les captages d’eau, des espèces essentielles, sur des activités humaines et économiques…, s’ancre toutefois petit à petit. Nous avons beaucoup travaillé sur la sensibilisation dans les écoles et du grand public, mais aussi en faveur de la formation de bénévoles pour la surveillance… Néanmoins, il y a encore trop de raisons pour lesquelles des feux démarrent en Nouvelle-Calédonie.
Que retenez-vous des différents chantiers visités ?
J’ai constaté de vraies avancées dans les deux « chantiers » visités il y a 14 ans et sur lesquels je suis retournée. Quand on travaille dans la durée, ça paie. Je citerais Gohapin, en province Nord. Depuis plusieurs années, nous avons monté des pépinières, en particulier avec les femmes de la tribu qui font germer des espèces natives pour les replanter. Les replanter, au départ, autour de Gohapin. Aujourd’hui, ce projet perdure, ces femmes sont montées en compétence, la relève est là avec des jeunes. Les plantes sont envoyées dans d’autres endroits de la Nouvelle-Calédonie, comme sur les rives de la Néra. C’est une vraie activité économique. Par les temps qui courent, il est important de le souligner. Ce projet est inscrit dans la vie des gens de la tribu, et amène un bénéfice pour tous.
Je disais aussi en blaguant que, lors de ma première venue sur le territoire, j’avais failli attraper une insolation au Ouen-Toro : les plants, dans l’espace où nous avions agi, mesuraient vingt centimètres de haut. Aujourd’hui, on se balade dans une vraie forêt, restaurée, avec des espèces rares, ouverte au public. C’est la preuve que l’on peut faire des choses qui marchent.
Notamment avec des solutions inspirées de la nature ? Le cap est-il pris d’ailleurs en Nouvelle-Calédonie ?
Nous avons beaucoup abordé ce sujet lors des rendez-vous institutionnels. Il se trouve que la Nouvelle-Calédonie, pour de pas très bonnes raisons, en est aujourd’hui à se redéployer sur le plan économique. Des activités ont disparu. Il y a donc une réflexion sur le potentiel de remise en route. Tout notre discours est basé sur l’idée : « « Profitons-en » pour aller dans le sens d’activités qui soient non seulement en lien avec le milieu naturel, mais qui permettent aussi de le préserver ». Exemples : du tourisme vert, de l’agroforesterie, de l’agroécologie, de la pêche durable, de l’énergie verte… Il y a plein de secteurs dans lesquels le redéploiement de la Nouvelle-Calédonie pourrait intégrer cette composante essentielle pour l’avenir.
Prendre un nouveau virage ?
C’est un peu dommage, quand on en est là, de refaire comme avant. Profitons-en pour faire les choses comme nous devons les faire. En arrivant de l’extérieur, je peux me permettre de dire cela. Après, bien évidemment, ce sont les gens d’ici qui vont décider de leur avenir.
Y’a-t-il une prise de conscience, à la fois chez les habitants et les autorités ?
Oui je pense. Pour deux raisons. D’abord, parce qu’il y a eu quand même beaucoup de pédagogie de faite à tous les niveaux. C’est-à- dire, que le paysage vert a une fonction, que des espèces sont reliées entre elles et nous sommes reliés à elles, etc. Enfin, parce qu’on s’aperçoit de plus en plus de la connexion avec la vie de tous les jours, malheureusement, lorsqu’il y a eu destruction. Un réel exemple : tant que vous avez une belle forêt qui vous permet de garantir des captages d’eau abondante, il suffit de mettre un tuyau pour avoir une ressource de qualité.
Le jour où la forêt a brûlé et le captage n’est plus actif, on va chercher de l’eau à des dizaines de kilomètres, avec des forages, et on a une eau chère et de moins bonne qualité. Cela concerne directement la vie des gens, leur santé et leur porte-monnaie. Il y a donc peu à peu une prise de conscience, chez les habitants mais aussi, forcément, chez les politiques et les gestionnaires. On entend « Ça n’avance pas ! », mais il faut se replacer 20 ans en arrière !
Mais les avancées sont-elles suffisantes ?
Pourquoi a-t-on commencé à mettre en place des politiques environnementales ? Parce qu’on s’aperçoit que c’est une composante sociale et économique fondamentale. On ne peut pas faire sans. La nature est le support de notre vie, donc on ne peut pas dire que l’on s’en moque.
On peut dire : ça ne va pas assez vite compte tenu des enjeux. Oui. Pour l’instant, on perd la bataille du climat. Nous sommes encore dans une augmentation des gaz à effet de serre, et je crois que la Nouvelle-Calédonie n’est pas très bien placée de ce point de vue-là. Maintenant, il faut continuer à avancer, nous n’avons pas trop le choix. Et je le répète, ce n’est pas un investissement dans l’environnement, c’est un investisse- ment économique dans une façon de faire les choses qui apporte du bien-être, des ressources…
Faut-il opposer protection de l’environne- ment et industrie du nickel sur le territoire ?
C’est la question minière, de manière générale. Au regard de notre façon de vivre dans le monde moderne, nous avons besoin de minerais, pour l’ordinateur, le téléphone portable, la voiture, etc. La question est : comment va-t-on les chercher ? Les mines peuvent être très encadrées, sur les surfaces [exploitées], mais aussi en termes de législation, d’obligation de restauration… Ou l’on peut faire n’importe quoi.
Comment impose-t-on aux compagnies minières de suivre un certain corpus pour faire en sorte que l’empreinte soit la plus minime possible ? Ici, vous héritez d’une situation qui dure depuis près de 150 ans. Avec, par le passé, des méthodes très critiquables. Vous le payez encore. Mais la première question à se poser est : est-il nécessaire de changer de téléphone portable tous les deux ans ? C’est la question des besoins qu’il faut faire baisser, en particulier dans les pays riches où l’on gaspille beaucoup.
WWF Nouvelle-Calédonie souffre-t-il de la crise financière locale ?
Nous bénéficions de ressources locales, et nous savons qu’en ce moment, elles sont difficiles à mobiliser. Notre démarche est aussi d’infléchir les actions globales du gouvernement et des provinces vers des activités plus vertes. Cela ne nécessite pas plus d’argent, c’est juste le flécher là il faut et dans le bon sens. Ensuite, le bureau WWF de Nouvelle-Calédonie est énormément soutenu par ce qui est collecté en Métropole ou dans d’autres pays sur certains programmes.
À ce stade, je n’ai pas d’inquiétude parti- culière. Ensuite, il est toujours compliqué d’aller chercher de l’argent. Mais nous avons de gros projets au niveau européen, des programmes Life [instrument financier de l’Union européenne pour l’environnement] sur la protection des dugongs et tortues : si nous y arrivons, ils vont amener des millions d’euros en Nouvelle-Calédonie. Donc des emplois, des investissements en 2027 si tout se passe bien. C’est notre boulot, nous prenons en charge cette recherche compliquée de fonds et ce suivi de dossiers auprès de l’Union européenne. Ce projet va être exclusivement au bénéfice des gens et des espèces de dugongs et de tortues de Nouvelle-Calédonie.
Propos recueillis par Yann Mainguet

