Hamid Mokaddem : « La philosophie océanienne tend à retrouver une harmonie »

« La philosophie océanienne va gagner en puissance. Les auteurs croient en la relève », note Hamid Mokaddem, professeur agrégé de philosophie et docteur en anthropologie sociale et culturelle. (© Yann Mainguet)

Lors d’enquêtes à Fidji pour son livre sur le pasteur et militant indépendantiste Jubelly Wea, Hamid Mokaddem a été captivé par les philosophies océaniennes qui offrent un regard nouveau sur les apports occidentaux et les savoirs autochtones. Leurs promoteurs veulent transformer le rapport humain et la société.

DNC : Pourquoi les philosophies océaniennes sont-elles, selon vous, « inconnues » ?

Hamid Mokaddem : Il y a plusieurs raisons d’après moi. Des barrières mentales considérables sont liées aux découpes géopolitiques. Entre Suva à Fidji, Nouméa en Nouvelle- Calédonie et Papeete en Polynésie française, des systèmes dominants, tels que la suprématie technologique occidentale, créent des écarts culturels. Une forme d’ethnocentrisme de la culture occidentale, critiquée au siècle dernier, est encore persistante.

La deuxième raison est le manque d’ouverture de la recherche. À Suva, le développement technique est moindre qu’à Nouméa ou à Papeete, mais il y a une vitalité créatrice, un dynamisme, qui sont méconnus des collectivités outre-mer françaises. Ce pan gagne à être dévoilé.

Comment qualifieriez-vous ces philosophies océaniennes ?

Les auteurs Upolu Luma Vaai, Unaisi Nabo- bo-Baba ou encore Aisake Casimira sont moins complexés que les intellectuels océaniens francophones. Ils « font » une philosophie. Ils reprennent des concepts de Martin Heidegger, de Hans-Georg Gadamer [philo- sophes allemands], etc., mais ils n’y sont pas soumis, ils les manipulent et ils reviennent sur des concepts océaniens pour produire leur propre pensée.

Elle peut se caractériser par de la production herméneutique, c’est- à-dire la manière d’interpréter le monde et la vie calquée sur l’univers océanien, par une cosmosociologie, autrement dit la philosophie propre au Pacifique, de la nature, du rapport au temps, de l’individu… La personnalité n’est pas dans la possession, mais dans l’être. Être plutôt qu’avoir. Toutes ces caractéristiques singularisent ce que j’appelle les philosophies océaniennes.

Des auteurs, comme Upolu Luma Vaai, qui citent souvent Jean-Marie Tjibaou ou Déwé Gorodey, évoquent des points communs avec le monde kanak, wallisien ou encore tahitien, chez Chantal Spitz, par exemple.

L’un des axes de la réflexion est de revenir aux méthodes « indigènes » sans régression. Comment cette notion s’articule-t-elle ?

Il s’agit d’y revenir par un process d’appropriation de ce qui a aliéné, c’est-à-dire des outils de la culture occidentale : la médecine, les sciences, la philosophie… Se les approprier sans, encore une fois, y être soumis. Ces auteurs mentionnent même les Saintes Écritures. Ils disent tous qu’il faut revenir au monde de la vie des Océaniens, en s’appropriant des outils de l’extérieur.

Il n’y a pas ici de radicalité intégriste, où l’on rejette tout. Non, le but est de retrouver une harmonie grâce à la philosophie de vie océanienne. Parce qu’ils constatent un mal-être, un déséquilibre, au niveau de la nutrition, de la santé mentale, etc. La philosophie est aussi une thérapie, une médecine de l’âme.

Quels exemples citeriez-vous ?

Le corps a une relation à l’autre. Lorsqu’un enfant souffre d’un mal-être, échoue à l’école, il ne s’agit pas simplement de prendre en compte l’individu tout seul, mais de le considérer en relation avec l’ensemble de la communauté. Il faut ainsi examiner et déconstruire les causes de cette pathologie, et revenir à la méthode indigène qui est la circularité de la relation, c’est-à-dire trouver le problème et la solution en commun.

Cette réflexion me touche beaucoup, car dans mon livre L’échec scolaire calédonien publié en 1999, j’avais signalé que des méthodes éducatives sont peut-être performantes, mais élitistes, individualisées, et dépourvues de la notion de la circularité de la relation qui existe pourtant en Océanie.

On peut aussi citer le domaine économique, la pêche notamment. Au lieu de ratisser une zone et de la détruire, on laisse un espace « en jachère ». Cette pratique est d’ailleurs appliquée en Polynésie française : le rahui. Dès la fin du XIXe siècle, l’Anglais Atkinson conseillait les colons Feillet pour l’agriculture et mettait en avant les techniques horticoles et agricoles des Kanak, les « autochtones ».

Ce que critique désormais la philosophie océanienne, c’est qu’un seul modèle fasse autorité ou impose son hégémonie. Il y en a plusieurs, et les modèles autochtones ont autant de valeur que les modèles extérieurs. Il faut les conjuguer.

Propos recueillis par Yann Mainguet

Rendez-vous / Conférence de Hamid Mokaddem sur les philosophies océaniennes jeudi 7 mai à 18 h15, salle Sisia, Centre culturel Tjibaou. Entrée libre et gratuite (dans la limite des places disponibles).

Trajectoires

Hamid Mokaddem publie, dans la collection Résonances, un opuscule disponible fin mai sur le territoire, intitulé Trois révolutionnaires kanak : Éloi Machoro, Jean-Marie Tjibaou, Déwé Gorodey. Dans le vacarme de la crise insurrectionnelle de mai 2024, l’auteur philosophe s’est interrogé : « Est-ce le lot commun à chaque révolution de voir les révolutionnaires finir en bureaucrates ? »
La contradiction est apportée à travers ces trois trajectoires « qui ne correspondent pas à cette bureaucratie ambiante que nous vivons ».