Georges Naturel : « Une voie médiane est en train d’émerger »

Le 24 septembre 2023, Georges Naturel (LR) était élu au premier tour, porté par des grands électeurs avides de changement. Engagé sans parti, il n’avait donné aucune consigne de vote pour le second tour, remporté par l’indépendantiste Robert Xowie, suscitant la colère des mouvements loyalistes. © Y.M.

Georges Naturel participe actuellement aux débats budgétaires nationaux, éminemment importants pour la Nouvelle-Calédonie. Le sénateur, qui a été impliqué dans les discussions institutionnelles, s’interroge également sur le devenir du projet d’accord de Bougival. Localement, il estime que la voie modérée, issue du terrain et qu’il avait incarnée lors des sénatoriales, est mature pour les élections.

DNC : Le budget national 2026 est étudié au Sénat. Vous avez alerté sur l’absence d’aide exceptionnelle pour la Nouvelle-Calédonie. Quel est votre message ?
Georges Naturel :
J’ai écouté l’audition de la ministre des Outre-mer au Sénat et il n’y a aucun arbitrage concernant le territoire, comme en janvier dernier. Nous avons travaillé sur les recettes et la défiscalisation mais sur la partie aides, pour l’instant, il n’y a rien de concret. Je regrette ce manque de visibilité.

Quels amendements portez-vous ?
Les amendements sur la défiscalisation ont été déposés à l’Assemblée nationale et seront redéposés au Sénat. Je relayerai évidemment les demandes du gouvernement local : il manque 50 milliards pour équilibrer le budget du territoire. Ensuite, il y a le travail qu’effectue Claire Durrieu sur la reconstruction.

Quels sont, selon vous, les besoins urgents de la Nouvelle-Calédonie ?
En ce moment, on parle beaucoup de projets comme la prison, la route de contournement du Mont-Dore, le lycée agricole de La Foa, c’est très bien mais ce sont des projets à 10-15 ans. Il faut savoir comment l’État va nous accompagner dès l’an prochain, hormis ce qui est prévu dans le cadre de la solidarité républicaine sur les problèmes de cantine, de transport scolaire, etc. Les 200 millions d’euros pour démolir, puis reconstruire les équipements publics, les écoles, etc. ont déjà été consommés. Il faut maintenant parler de projets concrets et structurants pour le BTP, le transport…

Les contraintes financières de l’État ne risquent-elles pas d’handicaper la reconstruction ?
La France n’est pas en bonne posture financière, d’où l’absence d’arbitrages. Le prêt garanti plutôt qu’une subvention évite à l’État une dépense obligatoire dans son budget, parce qu’il n’en a pas les moyens.
Le budget du ministère de l’Outre-mer pourrait diminuer de 20 %. Il faut se battre pour faire entendre la voix de la Calédonie. Je m’y emploie tous les jours.

Vous avez tout de même demandé que les prêts soient transformés en subventions. Cela a-t-il une chance d’aboutir ?
Avec les autres parlementaires calédoniens, nous avons écrit à Emmanuel Macron. Les autres collectivités de la République n’ont pas eu à emprunter pour le Covid : il serait juste de transformer au moins ces prêts en subventions.

Le projet de Bougival ressemble à un accord syndical.

Les députés ont adopté une exonération de taxe environnementale sur le transport aérien pour les ultramarins. Qu’en pensez-vous ?
Pour nous, Calédoniens, Tahitiens ou Réunionnais, c’est le seul moyen de nous déplacer. C’est notre spécificité, on ne peut pas raisonner de la même manière pour un billet Paris-Toulouse que pour un Paris-Nouméa.

Que pensez-vous du projet d’accord de Bougival ?
La séquence Bougival a eu le mérite de remettre tout le monde autour de la table. C’est ce que les Calédoniennes veulent. Mais le projet ressemble à un accord syndical. L’accord de Nouméa avait un vrai projet de société, même si on n’a peut-être pas mené au bout la construction du destin commun. Malheureusement les trois référendums ont tout brisé. Ne reproduisons pas cela, ce serait un échec. Le calendrier est d’ailleurs catastrophique : on sera en campagne permanente en 2026, ce qui empêche toute réforme. Les chefs d’entreprise ont besoin de perspective, de visibilité, tout comme la jeunesse. Tout comme les Calédoniens.

La consultation anticipée proposée par Naïma Moutchou est-elle solide ?
C’est encore une mesure improvisée. Au départ, l’idée était de mettre la réforme constitutionnelle avant la consultation. Là, à quoi va-t-elle servir ? À asseoir Bougival, mettre la pression sur le FLNKS, et montrer aussi aux élus nationaux que les Calédoniens sont d’accord et après on déroule… Mais on déroule quel projet de société ?
Et on va organiser une consultation au même moment que les municipales ? Arrêtons de faire les choses au coup par coup. Et arrêtons de tout attendre de l’État. La solution ne viendra pas de la Métropole, mais de la Nouvelle-Calédonie. Les gens sur le terrain, les maires, le monde associatif, la société civile… Tout le monde en a marre de cette situation.

La réforme constitutionnelle a-t-elle une chance d’aboutir ?
Non, il est impossible aujourd’hui d’avoir les trois cinquièmes pour une réforme constitutionnelle à Versailles, sur un sujet sensible comme la Nouvelle-Calédonie. Déjà sur le report des élections, on a dû modifier le titre pour se donner encore du temps. On n’arrête pas de se donner du temps depuis cinq ans.

On est compétents dans le projet éducatif et 700 jeunes sortent du système scolaire tous les ans. Ce n’est pas possible !

Le gouvernement Lecornu risque-t-il de tomber ?
Le risque est réel avec le budget qui doit être voté avant la fin de l’année. Et imaginez que le président de la République prononce la dissolution, ce serait une catastrophe. D’où l’intérêt de trouver une solution ici. Essayons de nous mettre d’accord, de définir le lien avec la France, le projet de société, l’avenir du nickel, la diversification, des perspectives pour la jeunesse qui a connu une succession de crises. On est compétents dans le projet éducatif et 700 jeunes sortent du système scolaire tous les ans. Ce n’est pas possible ! Dans la mission interministérielle, quatre ateliers ont été fixés sur le projet de société et vie quotidienne auquel je participe. Ils portent sur comment se loger, comment se déplacer, comment se nourrir, comment se soigner. C’est terrible d’en être encore là.

Quel est le chemin à prendre sur le moyen terme ?
Sur une perspective de 10-15 ans, c’est à nous de nous projeter et de trouver les moyens pour suivre cette trajectoire. En politique comme dans le monde de l’entreprise, on commence par définir son projet et à quelle échéance on le souhaite. Jacques Lafleur avait une ambition sur plusieurs décennies. Que voulons-nous pour nos enfants ? Tant que nous n’aurons pas cette réflexion, le débat institutionnel tourne à vide…
Il faut revoir l’organisation institutionnelle qui coûte deux fois ce que coûte celle de la Polynésie. C’est intenable et on observe que nos communes voient leurs ressources diminuer jusqu’à ne plus pouvoir fonctionner. Mais depuis sept ans, on fait des sauts de puce sans objectif. Comment voulez-vous que l’État nous accompagne si nous n’avons pas de perspectives ? Et qu’est-ce que l’on fait en attendant ?

Où en est la mouvance centrale que vous avez incarnée lors des sénatoriales ?
Une voie médiane qui aspire à autre chose est en train d’émerger. On a un mouvement qui arrive à maturité et qui va s’exprimer. La Nouvelle-Calédonie a besoin d’une véritable alternative aux élus politiques qui nous dirigent aujourd’hui et qui ont montré leur limite pour sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes. Au quotidien, dans les communes, dans les écoles, au sein des groupes de réflexion, les gens veulent vivre ensemble. Ce qui s’est passé l’an dernier a fragilisé cela.
Mais notre rôle en tant qu’élus politiques est justement de favoriser le rapprochement, le respect. Je ne suis pas indépendantiste parce que je ne crois pas en l’indépendance comme solution efficace et réaliste. Pour autant je respecte ceux qui le sont et c’est ensemble qu’il faut construire la société calédonienne.

J’ai été franchement sidéré d’entendre que l’huile et l’eau ne pouvaient pas se mélanger.

Qui incarnerait ce mouvement ?
Avec certaines personnalités de la société civile, du monde associatif, du secteur entrepreneurial, de la vie politique, l’idée est de se dire, on n’est pas d’accord sur tout mais accordons-nous sur l’essentiel. Après, il faut trouver un leader.
Toujours est-il, en particulier en province Sud, le renouvellement tant attendu d’une partie de la classe politique au congrès – et donc à la province – commence par les élections municipales. Ce rendez-vous est très important car il va construire ce regroupement. Il y a ceux qui feront campagne sur Bougival, sur l’indépendance, la peur des gens, ce qu’on entend depuis des années. Et il aura cette mouvance qui fera campagne sur un projet de société, même à un niveau communal.
Il faut réussir à convaincre qu’on peut être modéré et avoir des convictions profondes. Que ce n’est pas être faible mais, bien au contraire, très constructif. Il faut parler non pas de confiance, mais d’intelligence. Le message sera par la suite défendu aux provinciales. J’ai bon espoir : il y a des modérés partout, dans tous les partis et en dehors.

Le calendrier de Bougival risque-t-il de casser cet élan, de durcir les positions ?
On entend surtout les extrêmes. Cela fait des années qu’ils sont en campagne. Il faudra être vigilants, et ne pas tomber dans le piège simpliste de la radicalisation pendant la campagne.

Les Loyalistes ont appelé à l’unité des non-indépendantistes. Y croyez-vous ?
L’unité se construit, elle ne s’impose pas. Beaucoup la prônent mais n’hésitent pas à diviser quand ça les arrange. Les municipales en donnent un exemple parfait, il n’y a pas de cohésion ni de cohérence.
Et il faut des valeurs communes et du respect pour les autres. On ne peut pas insulter l’autre en permanence et lui demander ensuite de revenir autour de la table, ce n’est pas sérieux. J’ai été franchement sidéré d’entendre que l’huile et l’eau ne pouvaient pas se mélanger. Comment en Nouvelle-Calédonie on peut dire cela aujourd’hui ?
Par ailleurs, l’hyperprovincialisation n’est pas la solution et pour moi il ne faut pas négliger les communes. Malheureusement, il n’y a plus beaucoup d’élus au Congrès qui ont eu un mandat municipal ou qui ont été maires. Cela fait des élus hors sol, déconnectés de la réalité. Il faut changer ça.

Quel regard portez-vous sur l’état de santé du Rassemblement-LR ?
Le Rassemblement est mal en point. Ce qui a permis à la Nouvelle-Calédonie de s’en sortir, ce sont bien les valeurs qui ont permis à Jacques Lafleur de serrer la main de Jean-Marie Tjibaou, celles qui reconnaissent qu’il y a un peuple premier et qu’il faut construire ensemble. Que la solution ne passe que par le vivre-ensemble.

Propos recueillis par Chloé Maingourd