L’Observatoire des communes fait état d’une situation très dégradée de ses collectivités, qui fonctionnent sans visibilité. Les maires ont aussi appris qu’ils devraient organiser deux élections, en même temps, le 15 mars 2026. Difficile ainsi de se projeter sereinement, explique Florentin Dedane, le président de l’Association des maires de Nouvelle-Calédonie (AMNC).
DNC : Quelles sont les principales difficultés des communes ?
Florentin Dedane : La principale difficulté, c’est le manque de recettes. Pour certaines communes, la baisse est de l’ordre de 20 % jusqu’à 32 % du budget principal de fonctionnement, selon qu’elles bénéficient ou non du FIP fonctionnement, des centimes additionnels. Toutes sont en difficulté parce qu’elles ne pouvaient pas prévoir cette situation. Elles avaient des investissements en cours, et le manque de trésorerie rajoute de la difficulté.
C’est compliqué de terminer les fins de mois, de payer les salaires. Il y a beaucoup de paiements en retard et par conséquent, certaines entreprises ne veulent plus travailler avec les communes, ce qui est normal : elles attendent d’être payées pour relancer les chantiers. On a aussi vu, par exemple, les voitures de service ne plus fonctionner en fin d’année dernière parce que des communes ne pouvaient pas payer leur essence.
Quelles mesures ont été prises ?
Pour pallier la baisse de recettes, pas mal de communes ont dû suspendre certains services, comme l’entretien des espaces verts. Quand l’administré vient, il est censé avoir une mairie propre. Là, il arrive dans la brousse, ce n’est pas idéal. Certaines ont même dû arrêter le transport scolaire et les cantines. La plupart ont arrêté les CDD et d’autres ont dû faire passer leurs employés à temps partiel. C’est très compliqué. Les communes fonctionnent au mois le mois, sans visibilité.
Les communes fonctionnent au mois le mois, sans visibilité.
Certaines communes risquent-elles une mise sous tutelle ?
Des communes vont peut-être y penser. Une solution de facilité est éventuellement de donner la clé à l’État.
En France, des maires jettent l’éponge et démissionnent (40 par mois).
Ce phénomène pourrait-il se produire ici ?
Certains, ici, n’ont clairement pas envie de se représenter. La question des finances est très problématique. Et puis, c’était une mandature assez mouvementée avec l’usine du Sud, le Covid, le 13 mai.
Comment se profile 2026 ?
Ça risque d’être encore plus compliqué financièrement que cette année. Parce qu’en 2025, le PGE, prêt garanti par l’État, est venu combler un peu le budget de répartition. On attend le budget de répartition, et l’autre partie du PGE, de 200 millions d’euros, qui doit faire l’objet d’une nouvelle convention. Mais on sait très bien qu’il y a aussi le Ruamm, la Cafat, Enercal… Pour construire les budgets primitifs, on a dit aux maires de partir sur les mêmes montants qu’en 2024. Mais sans la compensation de l’État, ça va être compliqué.
Pour nous, le budget de répartition des collectivités, c’est minimum 100 milliards et on parle de 104 milliards. Mais il pourrait y avoir un rejet du contrôle de la légalité du budget de la Nouvelle-Calédonie parce qu’il serait insincère. Donc, il s’agit d’être prudent. On est en train de travailler avec le gouvernement, mais sur la partie légalité, on verra.
Il pourrait y avoir un rejet du contrôle de la légalité du budget de la Nouvelle-Calédonie.
Que pensez-vous du projet de plan de relance proposé par Sébastien Lecornu ? Les communes sont-elles suffisamment prises en compte ?
Il faut attendre qu’il y ait le budget, avant de tirer des plans sur la comète. On sait très bien que la France est aussi en difficulté. Ce qui est prévu, pour l’instant, c’est que les communes soient prises en compte dans la partie aide de l’État aux collectivités. 300 millions d’euros ont été annoncés pour 2026, il me semble. Mais là-dessus, figurent les 200 millions restants de l’emprunt. Donc pour être clair, il y aurait 100 millions pour toutes les collectivités.
Au niveau politique, vous disiez que l’accord de Nouméa n’a pas assez pris en compte les communes. Bougival est-il plus satisfaisant ?
Ce que les maires ont toujours dit, c’est que dans l’accord de Nouméa, ils ont été les oubliés. On ne les a pas associés aux discussions. Et dans l’accord de Bougival, c’est la même chose. Indépendantistes, comme loyalistes, nous n’avons pas été invités. D’ailleurs, Pascal Vittori n’était pas là avec sa casquette de président de l’Association française des maires, mais en représentation politique.
Que souhaiteriez-vous retrouver dans un accord ?
Nous souhaitons que les répartitions de compétences soient claires et nettes pour l’ensemble des institutions. Elles sont souvent enchevêtrées. Nous avons émis le souhait que certaines compétences exercées par les provinces reviennent au pays pour avoir une certaine harmonisation. Je pense, par exemple, à l’environnement, au tourisme et à la santé.
L’Association des maires souhaite aussi que l’on puisse partager la compétence économique. Il s’agirait de pouvoir l’exercer sur des petits projets, comme l’accueil en tribu. On ne peut pas réaliser des toilettes dans les normes ou améliorer un habitat parce que c’est une compétence provinciale. Il faut attendre longtemps, alors que l’on pourrait intervenir immédiatement. En revanche, on n’est pas favorables à ce qu’il y ait un pouvoir fiscal. On aimerait aussi avoir la compétence sur les arrêtés relatifs à l’alcool ou au couvre- feu, c’est le pouvoir de police du maire.
Est-ce trop tard, selon-vous ?
Si l’accord de Bougival est mené à son terme, oui. Je ne sais pas ce qui figurera au niveau de la loi organique ou de la loi fondamentale. Après, les accords sont plus le fait des politiques. Nous sommes maires et quelle que soit notre tendance politique, on a tous les mêmes difficultés et sommes au service de toutes les populations.
L’Association des maires a fait savoir son opposition à l’organisation d’une consultation le 15 mars. Pourquoi ?
On a écrit à la ministre des Outre-mer, au président du Sénat, à la présidente de l’Assemblée nationale pour dire qu’une consultation au mois de mars, pour nous, c’est impossible. D’abord, personne ne nous a demandé notre avis, alors que ce sont les maires qui organisent les élections. Nous avons appris cela à la télévision.
On s’y oppose parce qu’évidemment, c’est un jour d’élection municipale. Il y aurait des listes électorales différentes et beaucoup de sources de confusion pour les électeurs. Il faudrait doubler le personnel dans chaque bureau de vote, alors qu’on manque déjà d’assesseurs, doubler le matériel. Je pense d’ailleurs que les maires vont attendre que le processus avance pour commander ce matériel.
En fait, on est carrément opposés au mois de mars. Février ou avril s’ils veulent, mais pas mars. On est dans une période de propagande, on est aussi dans la période budgétaire et il y a la rentrée scolaire, donc on est sur pas mal de choses déjà. Je ne sais pas d’où sort cette idée. Maintenant seuls l’Assemblée nationale et le Sénat peuvent influer sur cette décision. Nous sommes prêts à signer un courrier commun à tous les maires de Nouvelle-Calédonie.
On demande le respect des élus locaux. On demande aussi le respect des élus locaux.
Vous craignez que les gens s’investissent moins dans les municipales ? Qu’il y ait moins de candidatures ?
Les élections qui arrivent vont être plus politiques. Le pour ou contre Bougival va s’immiscer dans les municipales. Ça va polluer le débat. Peut-être, d’ailleurs, que des candidats vont faire sans parti politique. En tout cas, il nous semble essentiel de séparer les scrutins et on va tout faire pour se faire entendre.
Globalement, quel regard portez-vous sur le processus en cours ?
Au niveau des maires, l’idée est que tout le monde soit d’accord pour une sortie consensuelle sur l’avenir institutionnel. Ce chemin a été celui des accords de Matignon et de Nouméa. On avait une décision et on demandait ensuite à la population de se prononcer. Là, on fait l’inverse. On n’a pas su se mettre d’accord et on va demander à la population de se prononcer.
Propos recueillis par Chloé Maingourd et Yann Mainguet

