Faut-il élaborer un plan cancer ?

La clinique Kuindo-Magnin est en pointe sur la question du cancer. À l’occasion de la visite de responsables du centre Gustave-Roussy, l’un des principaux centres de lutte contre le cancer français, dans le cadre d’un partenariat entre les deux structures, la clinique a souhaité lancer un appel à la définition d’un plan cancer afin d’améliorer la prise en charge des patients calédoniens. La situation actuelle laisse apparaître des incohérences qui ont des conséquences bien concrètes pour les malades.

Le cancer est devenu l’une des principales maladies, en Nouvelle-Calédonie comme ailleurs. Avec le temps et des connaissances beaucoup plus approfondies, l’oncologie ou la cancérologie est devenue de plus en plus complexe. Cette complexité est aujourd’hui de plus en plus traitée par des centres spécialisés qui regroupent l’ensemble des disciplines et compétences. C’est tout le sens du partenariat que la clinique Kuindo- Magnin développe avec Gustave-Roussy, le centre spécialisé de la région parisienne.

Et l’idée de regrouper les spécialistes n’est pas neuve puisque le centre Gustave-Roussy a été créé en 1926, par le médecin du même nom, déjà avec l’idée que le cancer était une maladie trop complexe pour être gérée par des spécialistes isolés n’ayant pas accès à des points de vue d’autres spécialistes, qu’ils s’agissent d’oncologues, de médecins, de radiothérapeutes, d’imageurs ou encore d’anatomopathologistes. Pour Grégory Vial, le directeur de la stratégie et du développement du centre, ce sont précisément ces expertises réunies qui permettent une bonne prise en charge des patients.

Afin d’améliorer cette dernière, la clinique a choisi de faire appel au centre et à son expertise. Le partenariat porte sur plusieurs points et en particulier, sur les problèmes d’accès à la ressource médicale. Plus prosaïquement, il s’agit du manque d’attractivité de la Nouvelle-Calédonie pour les spécialistes. Comme l’expliquent les médecins du centre, outre des facteurs matériels, le fait de travailler seul limite l’intérêt du travail et crée des risques, liés au manque d’expertise extérieure, et fatigue plus rapidement la personne. Autant de raisons qui expliquent pourquoi les spécialistes rechignent à venir jusqu’en Nouvelle- Calédonie.

Pascal Olejniczak (2e en partant de la gauche), accompagné du professeur Drovetti, le premier oncologue de la clinique (à sa gauche), accompagnié par la délégation du centre Gustave-Roussy.

Un problème de ressources médicales récurrent

La clinique avait déjà sollicité le centre sur cette question, il y a six ans. À l’époque, aucun spécialiste n’était prêt à s’expatrier. Cette année, une oncologue du centre a accepté d’être détachée pour trois ans. Une arrivée qui permet à la clinique d’avoir deux spécialistes en cancérologie à résidence. L’autre oncologue, le professeur Drovetti, est d’ailleurs un ancien de Gustave-Roussy. Mais Grégory Vial n’a pas cherché à créer de faux espoirs sur ce dossier du personnel, particulièrement problématique. « Ce serait mentir que de dire, si vous avez besoin de quelqu’un, nous vous enverrons quelqu’un. Ce n’est pas mécanique et ce sera le cas avec n’importe quel établissement partenaire, a souligné le directeur de la stratégie et du développement. Nous ne sommes pas dans une logique de rustines, mais de permanence des soins. »

L’idée serait donc de développer un partenariat entre les deux établissements pour instaurer des relations étroites entre les praticiens, notamment en créant une instance de concertation pluridisciplinaire qui pourrait se réunir tous les quinze jours, en fonction des besoins. Tout l’intérêt est que les patients calédoniens puissent disposer de l’avis des meilleurs experts en cancérologie sans avoir à effectuer de coûteux déplacement jusqu’en Australie ou en France. Un autre intérêt est également de pouvoir assurer une continuité dans les soins. Au cas où un patient devrait se faire opérer en France, par exemple, il pourrait être reçu par un praticien qui connaît son dossier et son médecin référent. Un point important pour la prise en charge qui nécessite un suivi post-opératoire et pour s’assurer de l’absence de récidive.

C’est également dans cette optique que le centre propose au personnel soignant de la clinique d’accéder à des formations. Gustave- Roussy abrite une grande école des sciences du cancer sur son site. L’école dispense des formations à la fois pratiques, au travers de stages, mais aussi théoriques avec des formations en amphithéâtre sur place ou à distance par voie numérique. Pour Grégory Vial, l’enjeu est de savoir « comment faire en sorte de former ou d’élever la compétence des praticiens présents sur site. Ils sont déjà là et c’est toujours moins hasardeux que de parier sur la venue de quelqu’un de Métropole ou d’ailleurs. Notre école peut apporter des réponses et accompagner ce type de trajectoire de formations et permettre un transfert d’expertise ». Comme le rappellent les médecins, ces formations visent à éviter d’envoyer un maximum de patients en Australie ou en France, mais aussi de d’agréger un maximum de compétences pour améliorer l’attractivité de la Nouvelle-Calédonie pour les spécialistes.

Si le développement des compétences permettait d’améliorer la prise en charge des patients, tous les cas ne pourraient cependant pas être traités sur le territoire, faute d’expertise chirurgicale, par exemple, mais aussi pour des cas très rares ou par manque de certaines molécules. Le partenariat entre la clinique et le centre prévoit des liens étroits afin que les praticiens calédoniens puissent avoir des référents qui savent pouvoir appeler pour discuter de leurs patients. La prise en charge au centre doit garantir l’accès aux meilleurs soins et conditions d’accueil. Le centre propose notamment une maison des parents dédiée à l’oncopédiatrie, qui reste un sujet complexe, car il ne s’agit pas tant de prendre en charge un enfant qu’une famille. Sur les 50 000 patients soignés par le centre 30 % viennent d’autres régions de France, outre-mer compris.

C’est cette concentration de cas rares ou difficiles qui a permis à Gustave-Roussy de développer son expertise et une importante activité de recherche. Un volet que comptent bien développer les responsables du centre sur le territoire. Toujours sur les 50 000 patients du centre, 28 % bénéficient de protocoles de recherche. Les nouvelles techniques permettent désormais de dresser une carte d’identité de chaque cancer et donc d’adapter au plus juste les soins. Il pourrait être question d’étudier les spécificités des cancers qui se développent en Nouvelle-Calédonie afin d’essayer de comprendre leurs mécanismes et les facteurs de risque. Aujourd’hui, la seule chose que l’on connaît avec certitude, c’est la fréquence des cancers qui sont des maladies à déclaration obligatoire.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, les connaissances sur les cancers en Nouvelle- Calédonie restent très superficielles. Comme le souligne le professeur Benjamin Besse, le chef du département de médecine oncologique de Gustave-Roussy, il y a beaucoup de cancers du sein chez des femmes relativement jeunes, peut-être lié à la question du tabagisme. Il y a également beaucoup de jeunes patients qui développent plusieurs cancers à la fois. « Cela donne envie d’aller plus loin, d’autant que l’on dispose aujourd’hui des outils nécessaires pour étudier plus précisément les cancers. Aujourd’hui, on ne peut pas dire si les cancers en Nouvelle- Calédonie sont liés à des facteurs locaux particuliers. On sait, par exemple, que l’exposition au radon augmente les risques, mais ce sont des choses qui ne sont pas du tout regardées. L’étude des gènes permet également de comprendre beaucoup de choses ».

Tous ces sujets, qu’ils touchent la formation, la prise en charge des patients à l’extérieur ou bien la recherche dépassent largement le cadre de la simple clinique Kuindo-Magnin. Ils nécessitent une concertation entre les différents acteurs. C’est le constat d’un besoin de continuité des soins et d’égalité pour les patients calédoniens qui a poussé la clinique à appeler de ses vœux la définition d’un plan cancer, outil permettant de coordonner les différents acteurs et volets de la maladie. Comme le souligne Pascal Olejniczak, le directeur général de la clinique « la démarche partenariale est complexe, mais aujourd’hui, on ne peut pas, par exemple, traiter les cartes A de l’aide médicale. Dire que nous, clinique, proposons un plan cancer pour tous les Calédoniens, sauf les « aide médicale », cela n’a pas de sens. Tous les patients calédoniens doivent être traités de la même façon. Il faut être cohérent. Nous avons pris notre part en recrutant deux oncologues. La clinique ne reçoit pas d’enveloppe spécifique pour cela ». Dominique Cheveau, le directeur du CHT a, de son côté, également soutenu cette démarche en soulignant l’importance de prioriser la prise en charge du cancer.

En matière de recherche, on notera également que la Nouvelle-Calédonie ne peut pas bénéficier d’essais cliniques. Aujourd’hui, il existe une restriction administrative empêchant le déploiement des essais thérapeutiques en Nouvelle-Calédonie ce qui est, selon les médecins, préjudiciables aux patients. La compétence de la recherche n’ayant pas été transférée, la Direction des affaires sanitaires et sociales n’est pas en capacité de lancer des essais cliniques pour tester les dernières évolutions techniques. « C’est une vraie perte de chances de survie », pointe le docteur Margarida Mathias, la nouvelle oncologue de la clinique détachée du centre Roussy.

Autant d’éléments qui ont été rappelés au cours de la mission de la délégation du centre Gustave-Roussy au Congrès de la Nouvelle- Calédonie et à la Cafat. Car paradoxalement, si les patients calédoniens n’ont pas accès aux essais cliniques, ils bénéficient des médicaments les plus chers en l’absence de contrôle des dépenses de la Cafat. Faute de certains équipements, comme le PET scan, un grand nombre de patients doivent être évacués vers l’Australie ou la France pour réaliser un diagnostic. Cela a évidemment un coût pour le système de protection sociale qui est aujourd’hui à bout de souffle.

Un plan cancer pour améliorer les chances de survie des patients

Si les établissements comme la clinique ou le CHT demandent à ce que le cancer devienne une priorité des autorités de santé, ils semblent avoir bien du mal à se faire entendre. Comme le note Pascal Olejniczak, le plan Do Kamo, qui est la feuille de route pour l’évolution de la santé calédonienne dans les années à venir, ne mentionne pas de plan cancer. La maladie représente tout de même près de 900 nouveaux cas par an (la clinique suit près de 670 patients).

Un véritable gâchis si l’on en croit les spécialistes métropolitains. « Je peux témoigner de l’impact qu’a eu le plan cancer, explique Grégory Vial. Le premier a été adopté en 2003 et a été suivi de deux autres plans dont le troisième s’achève cette année. Le plan permet d’assurer la coordination entre les acteurs, la prise en charge thérapeutique mais aussi l’après-cancer et la prévention. Il permet de concevoir le cancer au travers d’une continuité. Il y par ailleurs une chose qui pourrait être intéressante pour la Nouvelle-Calédonie. Lors de l’élaboration du plan en France, une réflexion a été portée sur des équipes mobiles dans des régions rurales. C’est intéressant parce que vous partagez avec eux le problème de ressources médicales. En Franche-Comté, par exemple, il y avait des établissements publics et privés qui perdaient tous leurs oncologues. Pourquoi ? Parce que le besoin, à l’échelle de chaque établissement, était d’un seul oncologue. Quand un professionnel travaille seul, ce n’est pas très intéressant et il est en risque. Ça l’épuise et donc il part. L’idée a été de créer une seule équipe régionale qui couvre l’ensemble des établissements publics et privés et se déplace. Au départ, les courbes de survie des établissements étaient complètement disparates et elles ont fini par s’aligner sur la meilleure courbe de survie. Il y a un bénéfice mesurable, ce n’est pas juste une idée. »

M.D. ©M.D., AFP

 

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