Fabrice Dufresne : « L’économie reste fortement dégradée »

« Sur la base des premiers indicateurs de l’année 2026, des signaux positifs laissent entrevoir l’amorce d’un frémissement, mais d’une importance encore limitée », a souligné le directeur de l’IEOM NC, Fabrice Dufresne. (©Yann Mainguet)

L’Institut d’émission d’outre-mer a observé l’évolution de la dette selon les secteurs d’activité. Des tendances ne sont pas rassurantes. Échange avec le directeur de l’agence calédonienne, Fabrice Dufresne.

DNC : Comment interprétez-vous l’envolée du nombre de dépôts de dossiers de surendettement ?

Fabrice Dufresne : La hausse des dépôts de dossiers auprès de la commission de surendettement est apparue au dernier trimestre 2024. Elle résulte de la dégradation économique liée aux émeutes de mai 2024 et à la crise du nickel, notamment la fermeture de KNS, qui ont provoqué de nombreux licenciements. Entre 2023 et 2025, le nombre de dépôts a progressé de 197 % et la hausse se poursuit en 2026.

Les actifs ne représentent plus que 39 % des dossiers au premier semestre 2026, contre 51 % en 2023. De plus en plus de ménages auparavant sans incident de paiement se retrouvent en difficulté après avoir épuisé leur épargne et les possibilités de report de leurs crédits à la suite d’une perte d’emploi.

Quelles solutions peuvent être proposées aux ménages concernés ?

Deux procédures existent. La première, dite « classique », consiste soit à réaménager les dettes (allongement de la durée de remboursement et taux bancaire ramené à 0 %), soit à suspendre leur paiement jusqu’à 24 mois. Elle est envisagée lorsque le débiteur conserve une capacité de remboursement, des perspectives d’amélioration ou un patrimoine mobilisable.

La seconde est la « procédure de rétablissement personnel », qui permet l’effacement des dettes lorsque la situation est jugée irrémédiablement compromise. En présence d’un bien immobilier, sa liquidation peut être demandée. Cette procédure doit être homologuée par le juge du surendettement.

La commission traite les dettes, mais le débiteur doit continuer à payer ses charges courantes (eau, électricité, loyer, assurances, etc.).

L’endettement des entreprises s’est-il aggravé depuis la crise de 2024 ?

Selon une étude récente de l’IEOM, le taux d’endettement net(1) des entreprises s’établit à 79 % en 2024, soit une hausse limitée d’un point sur un an. Les disparités sont toutefois importantes : le ratio progresse fortement pour les TPE, très petites entreprises (+ 40 points à 365,2 %) et les PME, petites et moyennes entreprises (+ 8 points à 74,2 %), mais recule pour les ETI, entreprises de taille intermédiaire (- 6 points à 60 %).

Par secteur, le BTP et les services enregistrent les plus fortes hausses. À l’inverse, l’hébergement-restauration, l’industrie et le commerce réduisent leur endettement grâce à une amélioration de leur trésorerie.

Vous évoquez des risques majeurs sur la soutenabilité de la trajectoire financière de la Nouvelle-Calédonie. Quels sont-ils ?

Les finances publiques ont été fragilisées par l’accumulation de plusieurs crises : Covid-19, crise du nickel puis crise insurrectionnelle de 2024, qui a entraîné une contraction du PIB (produit intérieur brut) estimée à 13,5 %. Ces chocs se sont ajoutés aux déficits structurels des régimes sociaux.
Le ratio d’endettement propre(2) de la Nouvelle-Calédonie est passé de 92 % en 2019 à 371 % fin 2025, largement au-dessus du seuil prudentiel de 90 % recommandé par l’Agence française de développement (AFD). L’encours des crédits octroyés au secteur public local (Nouvelle-Calédonie, trois provinces, communes, syndicats mixtes et autres administrations locales) s’établit à 278,5 milliards de francs à fin 2025, soit 29,5 % du PIB en 2025 (en prenant le PIB 2024), en hausse de près de 20 points sur dix ans.

La Nouvelle-Calédonie peut-elle être enfermée dans la spirale de la dette ?

La trajectoire actuelle révèle la fragilité du modèle de financement du territoire, forte- ment dépendant de soutiens exceptionnels. Faute de véritable reprise économique, la continuité des services publics a reposé sur l’appui massif de l’État.
En 2025, les interventions de l’État atteignent 338 milliards de francs, soit plus de 35 % du PIB. Elles comprennent le financement des budgets publics, le prêt garanti par l’État (95,5 milliards) et les aides au secteur du nickel (21,5 milliards).

Une reprise économique est-elle identifiable ?

L’économie reste fortement dégradée, mais quelques signes d’amélioration apparaissent depuis le début de l’année. L’indicateur du climat des affaires est remonté à 99 en mars, proche de sa moyenne de long terme (100). Une légère reprise de la consommation des ménages est observée, illustrée par la hausse des paiements par carte bancaire, du rendement de la TGC et des ventes de véhicules neufs. L’activité minière et métallurgique progresse également, notamment avec le redressement de la production de l’usine du Sud.

Toutefois, le marché de l’emploi demeure très fragilisé. Malgré la baisse du nombre de chômeurs indemnisés, le secteur privé a perdu 11 353 emplois en deux ans (- 17,1 %). Cette situation s’accompagne d’une hausse des incidents de remboursement et des dossiers de surendettement.

Propos recueillis par Yann Mainguet

1. Rapport entre l’endettement financier net (dettes financières – disponibilités) et les fonds propres.

2. Encours de dette/recettes réelles de fonctionnement

À lire :
https://www.ieom.fr/Les-entreprises-caledoniennes-face-aux-consequences-des-emeutes-de-mai-2024
https://www.ieom.fr/Rapport-annuel-economique-2025-de-l-IEOM-Nouvelle-Caledonie