Exporter ou ne pas exporter, telle est la question

En 2022, 7,3 millions de tonnes humides de minerai de nickel ont été exportées, principalement vers la Chine (3,4), la Corée (2,3) et le Japon (1,5). / © Anne Claire Monna, Biosphoto, Biosphoto via AFP

Parmi les « transformations profondes » proposées par le rapport sur l’avenir de l’industrie, figure la révision du contrôle des exportations de minerai brut et des réserves géographiques métallurgiques au profit des industriels. Une question aussi politique qu’économique.

Emmanuel macron a suspendu les nouveaux soutiens de l’État à la filière nickel à deux conditions. « Je vous le dis sincèrement, a-t-il appuyé, ce n’est pas sérieux si on accompagne et si le travail sur, d’une part, l’export nickel n’est pas fait, et sur les coûts de production n’est pas fait. » Dans son rapport, la mission de l’Inspection générale des finances (IGF) et du Conseil général de l’économie soutient cette « indispensable » réforme du contrôle des exportations de minerai brut pour « consolider la viabilité économique » des trois métallurgistes en leur offrant un « revenu important ».

Cela passerait par une levée de l’interdiction d’exporter des minerais extraits des trois réserves géographiques métallurgiques, de modifier le régime d’autorisation sous certaines conditions et de n’imposer aucune destination. Selon ses conclusions, une révision du modèle d’exportation s’imposerait d’elle-même aux autorités si une ou plusieurs usines venaient à fermer pour sauvegarder les activités minières et ses emplois.

La question a longtemps opposé les formations politiques au-delà du clivage de l’indépendance. Les exportations de minerai sont réglementées, avec des zones d’extraction spécifiques et des teneurs maximales à respecter. Elles sont soumises à l’autorisation du gouvernement local. Et chaque nouvelle autorisation divise l’exécutif. Une partie des indépendantistes, portée par l’Union nationale pour l’indépendance (UNI), défend une « doctrine nickel » appliquée par la province Nord.

Elle vise à maîtriser la ressource naturelle et à transformer localement les minerais, refusant les exportations de minerai brut. Seules les cessions aux usines contrôlées par des capitaux calédoniens sont tolérées. À l’inverse, les non-indépendantistes du Rassemblement-LR et des Loyalistes sont favorables aux exportations. L’Union calédonienne (UC) n’a jamais totalement fermé la porte. En 2015, le parti avait soutenu l’ouverture à la Chine, réclamée par les compagnies minières et les rouleurs et défendue par le Rassemblement. Il s’était alors opposé au Palika et à Calédonie ensemble.

Aujourd’hui, un consensus fragile semble s’être imposé pour soutenir l’industrie face à la concurrence mondiale. Les élus s’écharpent encore sur les modalités et les finalités des retombées pour le territoire à travers la taxe à l’exportation. L’an dernier, le gouvernement collégial présidé par Louis Mapou (UNI) a néanmoins accordé à la SLN une autorisation d’exporter deux millions de tonnes supplémentaires par an. Les indépendantistes ont accepté en contrepartie d’investissements et d’engagements sur 20 ans. D’autres demandes vers une usine australienne en construction sont en cours de discussion. « Il n’y a plus de blocage idéologique », interprète Christopher Gygès au nom du groupe Les Loyalistes qui défend « l’urgence » à accorder plus d’exportations pour « pérenniser les emplois et bénéficier aux Calédoniens ».

« ALLER PLUS LOIN »

S’il faut « aller plus loin », Gilbert Tyuienon écarte le retour aux « exportations sèches » du passé. Le membre UC du gouvernement, en charge des affaires minières, envisage plutôt des « accords gagnant-gagnant » ciblés avec divers partenariats à développer à l’échelle locale et internationale. « Maîtriser la ressource au mieux pour l’ensemble des Calédoniens passe par la valorisation locale et un certain nombre d’exportations pour les produits qu’on ne peut pas valoriser dans nos usines », explicite Gilbert Tyuienon. Les « 6 millions de tonnes stockées dans les verses du massif de Tiébaghi » et non exploitables par la SLN l’interrogent. Qu’est-ce qu’on en fait ?

Un texte datant de la présidence de Thierry Santa (Rassemblement) est toujours dans les tuyaux. S’il est voté, les massifs de Koniambo, Goro et Tiébaghi, dits réserves métallurgiques géographiques, ne seraient plus exclusivement destinés à la production locale. « Le projet de loi du pays est prêt. Dès que les deux autres [taxe sur l’exportation et redevance à l’exploitation, NDLR] sont passés, je le remets sur le tapis », assure Gilbert Tyuienon. Ce serait une « bonne chose », selon lui, de diversifier les débouchés à l’extérieur pour le nickel calédonien, sans négliger les canaux historiques, ni les bénéfices pour les populations locales. À l’avenir, les vannes des exportations pourraient donc s’ouvrir et alimenter de nouveaux marchés.

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