Environnement : quelle place pour les savoirs traditionnels ?

Le programme samoan « Building Guardians of the Ocean » utilise un « gaualofa », une pirogue traditionnelle, comme classe flottante pour sensibiliser les jeunes à l’environnement marin et aux savoirs ancestraux. (© Samoan Voyaging Society / Facebook)

Dans le Pacifique, des savoirs ancestraux continuent d’être mobilisés par les populations autochtones pour protéger l’environnement. De plus en plus considérés par la recherche scientifique, ces savoirs peinent toutefois encore à trouver leur place dans les politiques de conservation. Pour assurer leur pérennité, leur transmission aux jeunes générations constitue un enjeu majeur. C’est l’une des thématiques abordées lors de la 11e conférence des îles du Pacifique.

En Polynésie, la pratique ancestrale du « rāhui » est couramment instaurée pour préserver les ressources naturelles et les écosystèmes. Elle consiste à interdire temporairement le prélèvement de poisson ou d’autres ressources marines dans une zone donnée afin de leur permettre de se renouveler. La mesure a porté ses fruits à de multiples reprises. Sur l’île de Rapa, où un « rāhui » a été mis en place en 1984, une équipe scientifique de la National Geographic Society* a montré que la biomasse de poissons était nettement plus importante (+ 67 %) dans la zone protégée que dans les zones de pêche ouvertes.

Mais ce n’est pas le seul exemple de pratique favorisant la protection de la nature. Dans le Pacifique, les populations ont développé au fil des générations une multitude de façons de composer avec leur environnement. En Nouvelle-Calédonie, certaines espèces d’arbres, comme le bourao, moins inflammable que les herbes sèches ou les broussailles, peuvent être utilisées pour ralentir la propagation des incendies. Le projet « Waa törhûû Kêmuruu » (« Faites attention au feu », en ajië), porté par CI, Conservation international, depuis 2021, s’est inspiré de cette solution naturelle pour mettre en place des parcours végétalisés, dans la vallée de La Coulée, régulièrement touchée par les feux. « On se demandait quels étaient les espaces de végétation encore verts après le passage des incendies dans la chaîne. Grâce à des discussions avec les communautés locales, notamment une maman de Hienghène, on a su que le bourao avait la capacité de résister et de bloquer les incendies », indique Cédric Haverkamp, chargé de ce projet pour CI.

« PAS DES RECETTES DE GRAND-MÈRE »

Au travers de ce projet, l’ONG a touché du doigt l’un des enjeux « cruciaux » – selon plusieurs organisations environnementales –, à l’ère du changement climatique : conjuguer les savoirs ancestraux avec les connaissances scientifiques. Pour Jean-Yves Poedi, référent du projet « Vision kanak de l’océan », dont l’objectif est d’intégrer la perception kanak dans les politiques de protection marine, les deux sont essentiels et complémentaires.

Représentant coutumier de l’aire Ajië-Arho au sein du comité de gestion du parc naturel de la mer de Corail, il travaille régulièrement avec plusieurs scientifiques. « D’un côté, il y a un vécu de 3 000 ans, avec des propositions concrètes sur comment gérer l’environnement, et de l’autre, la recherche scientifique. Les deux ne sont pas incompatibles et nous sommes en train de le démontrer. »
Olivier Poté, président de l’association Tahitian Historical Society, encourage, lui aussi, la valorisation de ces pratiques traditionnelles. « Ce ne sont pas des recettes de grand-mère. [Elles] ont parfois permis le développement de sociétés extrêmement puissantes, notamment sur le plan technologique, dans le Pacifique », souligne-t-il, évoquant l’organisation agricole du « mata’eina’a », instauré à Moorea il y a 1 000 ans, qui fait référence à un partage des ressources de la montagne à la mer. Les Polynésiens avaient compris qu’en préservant la forêt, celle-ci pouvait retenir les fortes pluies et éviter les ruissellements sur leurs cultures, mais aussi dans le lagon. « Ces savoirs étaient inscrits culturellement dans une logique d’interconnexion des écosystèmes […] Aujourd’hui, ce sont peut-être des solutions à remettre en place pour faire face aux défis climatiques. »

REPENSER L’ÉDUCATION

L’autre enjeu de taille est leur transmission aux nouvelles générations. Pour Kiblas Soaladaob, spécialiste des savoirs autochtones et du patrimoine culturel des Palaos et autrice du mémoire Cultivating Identities : Re-thinking Education in Palau – 2010 (Cultiver les identités : repenser l’éducation aux Palaos), le processus de transmission intergénérationnel doit être urgemment amélioré. « Beaucoup de langues se perdent dans le Pacifique à l’heure actuelle. Les parents ont un rôle important à jouer, tout comme le personnel éducatif. »

Pour tenter de répondre à ce défi, certaines initiatives sont mises en place depuis quelques années. Aux Samoa, le programme « Building Guardians of the Ocean » (« Bâtir les gardiens de l’océan ») vise à transmettre les savoirs autochtones aux enfants, dès le plus jeune âge, en les combinant à la science moderne. Schannel van Dijken, biologiste marin et responsable du programme marin de CI aux Samoa, à l’origine de ce projet, considère que « le système éducatif est obsolète » et « ne répond pas aux défis auxquels les communautés doivent faire face ». Pour l’heure, 46 écoles et plus de 1 000 élèves samoans ont testé ce programme. Ils n’étudient non pas dans une salle de classe, mais à bord d’un « gaualofa », une pirogue traditionnelle à double coque.

Ils se rendent en mer, où différents apprentissages leur sont transmis, notamment au travers de chants et de danses. Ils apprennent à utiliser des masques et tubas pour observer et évaluer l’état des coraux, participent au comptage des espèces de poissons et de la biodiversité locale et s’initient également à la navigation grâce aux étoiles et à la gestion coutumière de la pêche. À terme, Schannel van Dijken aimerait intégrer ces modules d’enseignement directement dans les programmes scolaires nationaux des Samoa.

Une expérience qui pourrait ainsi inspirer d’autres territoires du Pacifique, confrontés aux mêmes enjeux de transmission et de préservation de leur environnement.

Nikita Hoffmann

*Friedlander A. et al., « Biodiversité marine à Rapa et à Marotiri : les îles du bout du monde », Environnement marin des îles Australes – Polynésie française, 2015, p. 131-143.