Eddie Lecourieux : « Le plus dur, c’est la douleur, la peur des gens »

Eddie Lecourieux et son équipe se démènent pour leurs administrés. Mais tant que l’axe n’est pas libéré à Saint-Louis, la mairie a des capacités limitées pour la partie sud. © Y.M.

Après cinq semaines éprouvantes pour ses administrés et son équipe municipale, le maire du Mont-Dore nous a accordé un long entretien, lundi 10 juin. Il revient sur ce triste épisode qui continue, entre autres, d’isoler toute une partie de la commune.

DNC : Comment les premiers troubles ont-ils commencé ?

Eddie Lecourieux : Le 8 mai, jour de la manifestation dans le sud de Nouméa, pas mal de gens de l’île Ouen et de l’île des Pins sont venus accoster au ponton de Boulari. Ceux de l’île des Pins ont pris l’habitude de descendre leur poisson ici. Cette fois, il y avait au moins une cinquantaine de personnes. Et quand on a fait le dépôt de gerbe, on a été copieusement insultés. Ils partaient pour la manifestation. Ce long week-end-là, des personnes ont tiré sur la gendarmerie.

Pouvez-vous revenir sur les jours qui ont suivi ?

Ils ont d’abord tout brûlé à Normandie aux portes du Mont-Dore. Ceux qui sont descendus à Nouméa ne sont pas revenus. Ici, c’étaient surtout des drapeaux, des banderoles « Non au dégel ». Puis, ça s’est accéléré avec des barrages. Il y a surtout eu des blocages à La Coulée, Saint-Louis et Conception. On entendait qu’ils allaient brûler les quatre mairies de l’agglomération. Un représentant de l’État m’a même appelé pour me dire qu’il fallait partir. Non seulement ils ne venaient pas et en plus ils me demandaient de partir. Pour moi, ce n’était pas possible. On a gardé la mairie jour et nuit depuis. Ils ont brûlé la case, on a mis toute une nuit pour éteindre le feu. On est aussi intervenus sur le McDo, le collège, on a évacué des vieux loin des fumées après l’incendie du Fitness… Les pompiers ne pouvaient pas non plus intervenir. Ça a été notre quotidien.

La grande case des communauté a fait l’objet d’un incendie, heureusement maitrisé. Photo : Yann Mainguet.

Vous avez été confrontés à des pillages…

Au Korail, on a vu des centaines de familles avec des coffres ouverts, on ne pouvait rien faire. Ils l’ont fait dans tous les magasins. On avait très peur pour le Casino de La Coulée, parce que c’est le seul grand commerce dans la partie sud. J’ai appelé le colonel pour mettre des gendarmes. Ils ont d’abord refusé parce qu’ils n’en avaient pas assez mais finalement, ils ont envoyé une patrouille et le jeune gendarme s’est fait tuer.

Quand avez-vous obtenu des renforts ?

Lors de la troisième semaine. Avant, il y avait des hommes pour protéger les gendarmes de Saint-Michel, mais c’est tout. Tous les jours, on était avec les maires de l’agglomération en visio avec l’État. On avait l’impression d’être des lâches, de ne rien faire. Ici, on a l’armée à Plum, on a demandé des hommes, sans résultat. Après dix jours, on a entendu un convoi de VBRG passer, ils étaient allés les approvisionner et repartaient vers Nouméa. J’en ai pleuré.

Après dix jours, on a entendu un convoi de VBRG passer, ils étaient allés (à Plum) et repartaient vers Nouméa, j’en ai pleuré. 

L’incompréhension est forte à ce sujet au sein de la population…

La douleur, la peur des gens, c’est horrible. D’habitude, on a toujours un verrou qui se met en place à Thabor mais aujourd’hui, on m’explique que c’est une place indéfendable parce qu’il y a un mec qui leur tire dessus à la longue portée. Je veux bien le croire, mais ça leur a permis d’accaparer Saint- Michel, c’est la première fois. Ils sont entrés dans les maisons et ont tout cassé. On a dû exfiltrer des Australiens, des personnes handicapées…

Le Mont-Dore Sud est toujours isolé même si une liaison maritime est en place (lire p. 5). Que répond le maire à cela ?

Il faut nous libérer cet axe ! On ne peut pas ne rien répondre aux milliers de personnes qui vivent là. Et les périodes de blocage sont de plus en plus rapprochées. Nous, on ne peut que se bouger pour les ravitailler, les sortir, etc.

Est-ce que cela relance les discussions sur les routes annexes ?

Oui, sur le projet du pont entre Boulari et La Coulée. Mais c’est l’État qui ne garantit pas la libre circulation, donc c’est à lui de trouver une solution. Je dis : nettoyez l’axe à Saint-Louis ! L’argent a été mis sur le contrat de développement de la province pour continuer les études donc ça a avancé, mais  peut-on assumer cela maintenant ? Il y a aussi eu le projet de navette maritime avec le SMTU mais c’était trop cher et personne n’y croyait.

D’habitude, personne ne nous écoute. Là, comme c’est arrivé à tous, il y aura peut-être une meilleure compréhension. Et quand on voit la carte de l’agglomération, c’est logique qu’il y ait des navettes maritimes. Même ailleurs : visiblement ils se sont rendu compte que ça coûtait moins cher d’envoyer des marchandises par barge jusqu’à Koumac que de passer par la route.

Prony Resources a demandé le déclenchement du plan particulier d’intervention à titre « préventif » après des perturbations. Quels sont
les risques ?

C’est très grave, le PPI. C’est une installation Seveso II : cela veut dire qu’elle a atteint un certain niveau d’insécurité. Ils ont eu des coupures d’eau, d’électricité. Le problème c’est qu’il y a une bande de la CCAT sur la route de Yaté qu’il faut faire partir ! Il s’agit de montrer au haut-commissaire que c’est un degré d’urgence supplémentaire. À partir de là, on doit réquisitionner tous les pompiers des alentours, etc. Chacun va prendre ses responsabilités.

Le maire et son premier adjoint, Jean-Jacques Afchain. Photo : Yann Mainguet.

Qu’avez-vous dit au président de la République lorsqu’il est venu ?

Il n’y a eu aucune réaction de l’État parce qu’il n’avait que sept escadrons. Les mecs sont donc passés à l’échelon supérieur avec une grande impunité et ce sentiment que les forces de l’ordre ne leur tireront pas dessus. J’ai aussi dit que les gens en face n’avaient pas envie de tirer, de tuer, sinon ce n’est pas huit morts qu’il y aurait eu. Honnêtement, les gens vont tuer ou se faire tuer pour cette histoire de corps électoral ? En fait, ils ne comprennent pas ce qu’il leur est arrivé et pourquoi. Seulement, ils font confiance en une justice qui ne vient pas et c’est le point de rupture qui m’inquiète..

Honnêtement, les gens vont tuer ou se faire tuer pour cette histoire de corps électoral ?

Connaissez-vous les émeutiers ?

Ce sont des jeunes du coin. Sur l’ensemble du Mont-Dore, c’est une centaine de personnes. Mais certains, on ne les reconnaît pas. Ils ne sont pas dans un état normal. Un gosse est mort en jouant à la roulette russe. Ils avaient piqué un pistolet.

Avez-vous des contacts avec les dirigeants de la CCAT ?

Aujourd’hui non, mais je les connais tous. Et sur les barrages, il y a un dialogue. On est obligés d’échanger pour intervenir sur l’eau, l’électricité.

Est-il vrai que la CCAT a escorté des camions-citernes ? Certains
parlent de « mafia ».

Ils se sont effectivement investis d’une mission [dimanche 9 juin] pour mener les camions escortés par les gendarmes. Il leur avait été demandé de libérer les barrages pour pouvoir alimenter les stations. La mafia, ce sont ceux qui fouillent les voitures sans aucun droit, qui se servent, etc.

Est-il vrai que Saint-Louis représente une sorte de QG de la Cellule ?

C’est vrai puisque “Bichou” Tein est de Saint-Louis. Les gens n’ont pas fait le rapprochement, mais moi j’assimile cela au premier rassemblement de l’Usup [collectif Usine du sud, usine pays, NDLR] en 2021, à Saint-Louis. Je suis persuadé que c’était la même stratégie que les troubles liés à l’usine. Wamytan ne croyait pas en ce mouvement au départ et à la fin c’est lui qui s’est retrouvé à la table des négociations. Là, il est à la réunion de la CCAT à Saint-Louis.

Après, selon moi, c’est quand même un mouvement des plus jeunes contre les anciens… Et Goa va dans ce sens parce qu’il espère juste garder sa crédibilité. Je pensais qu’ils valaient tous un peu mieux que ça. Il doit aussi y avoir de la peur.

Comment expliquez-vous qu’on en soit arrivé là ?

Une surenchère. Chacun y va de ses petits mots, de sa conférence de presse. Moi je suis dégoûté. Il y a un manque de hauteur. Le dialogue est impossible. La nomination de Sonia Backès secrétaire d’État était aussi une erreur. C’est tout cela qu’on paye aujourd’hui. Même si ce sont des personnes de grande qualité. Plus généralement, on n’a pas assez pris soin les uns des autres.

On parlait d’une communauté de destin. On a pris le même chemin, mais chacun sur son trottoir. Il faut reprendre celui de l’Accord de Nouméa, modifier un certain nombre de choses. Les vieux ont tout donné pour cela, pourquoi repartir à zéro ? J’ai confiance en Alcide Ponga qui est un homme de consensus. Et puis on n’a pas assez développé le Nord et les îles, très peu d’entreprises s’y sont implantées. Donc les gens sont venus ici. Le programme d’habitat de Gomès « 1 000 logements » n’avait aucun sens. La gestion du social a été une catastrophe.

Ensuite, le seul qui avait dit non aux référendums, c’était Frogier. Moralité, on a remis tout le monde face à face, à trois reprises. C’est une succession d’erreurs de chacun. Maintenant, si on est davantage écouté en tant que maire, ce sera tant mieux.

Allez-vous adapter votre politique ?

On se demande ce que va être notre politique éducative, sportive. Tout ce qu’on met en place, est-ce que ça vaut quelque chose ? Ceux qui étaient en insertion chez nous, ils étaient tous sur les barrages… On a dépensé 76 millions l’année dernière, la même chose cette année. C’est ce qui nous tracasse. Après, il est clair qu’on va revoir le budget de la ville voté en mars avec d’autres priorités : la sécurisation de certains quartiers, les bâtiments détruits, le social avec des milliers de personnes sans travail, l’aide aux chefs d’entreprise qui ont tout perdu avec des locaux, un soutien pour remplir les demandes.

Il faudra un soutien de l’État. Mais on parle de 1 à 2 milliards d’euros pour un territoire qui ne fait pas d’effort alors que le ministre cherche 10 ou 12 milliards d’économies par an ! Tout ça avec les prochaines législatives qui arrivent après les européennes… C’est court trois semaines pour apaiser les gens. Je pense que c’est la mandature la plus merdique de toute l’histoire de la République… Après cette annonce, je suis par terre mais on va repartir.

Je pense que c’est la mandature a plus merdique de toute l’histoire de la République. 

Qu’attendez-vous des non-indépendantistes dans cette campagne ?

La capacité des gens à voir au-delà d’eux- mêmes. Ce sont les appareils politiques qui décident, mais j’en appelle toujours à se dépasser. Ce pays a toujours demandé des hommes et des femmes qui se dépassent. La Nouvelle-Calédonie est dure mais elle donne beaucoup. J’entends que des gens vont partir parce qu’ils ont peur, libre à eux, mais ne peut-on pas se dire au moment où ça va mal, qu’est-ce que je peux lui apporter ?

Le Mont-Dore est multiculturel : craignez-vous des difficultés ?

Je pense à la réouverture des lycées et collèges. Certains ont participé aux émeutes donc on s’inquiète de leur comportement. Je pense qu’ils ont une forme d’excitation et ils vivent sans aucune limite depuis un mois. Et demain ils vont prendre leur cahier comme ça ? J’espère qu’ils vont se caler.

Propos recueillis par Chloé Maingourd