Dumbéa, au cœur de l’aventure aérienne

Le Cagou, piloté par Gaston Constans le 15 mars 1936. Les missions exploratoires aident à déterminer la faisabilité des liaisons aériennes notamment pour le transport de matériel prioritaire, la réalisation d’évacuations sanitaires ou encore l’acheminement du courrier. (©Louis-Georges Viale)

Le récent ouvrage Histoire(s) de Dumbéa consacre un chapitre à un épisode peu connu : au milieu du XXe siècle, c’est sur la piste de Nondoué qu’est née l’aviation calédonienne grâce à une poignée d’aventuriers réunis dans le premier aéro-club du territoire.

« L’histoire aérienne en Nouvelle-Calédonie est d’abord celle de passionnés », introduit ce chapitre intitulé Dumbéa Vue du ciel. En 1934, Henri Martinet, un pharmacien métropolitain et des fanas de voltige montent un aéro-club. Durant la Grande Guerre beaucoup d’hommes se sont familiarisés avec les avions. L’association compte à sa création en 1934, 120 adhérents.

Les habitants sont nombreux à souscrire à l’achat du premier avion calédonien, un Potez 60 nommé Le Cagou – on notera l’ironie – acheminé en 1936. Ses premiers vols sont effectués à partir de la plage de Magenta, mais « elle ne permet de manœuvrer qu’à marée basse », explique Célia Martin, l’une des rédactrices de cet ouvrage. L’aéro-club porte donc son dévolu sur la plaine de Nondoué, abritée du vent et située tout près d’une gare. Une piste de 700 mètres de long et 50 mètres de large est érigée ainsi qu’un hangar provisoire en paille.

L’inauguration rassemble 800 amateurs venus en train et en automobile. L’aérodrome prend le nom de l’aviateur français Charles de Verneilh qui avait réalisé l’exploit de relier Paris à la Nouvelle-Calédonie à bord du Biarritz, en 1932. « Le périple le plus long entre deux points français. »

EXPLOITS ET PÉRIPÉTIES

Des amateurs font leurs baptêmes de l’air au départ de Dumbéa à bord du Cagou, généralement dirigé par Gaston Constans, fils des propriétaires du Grand Hôtel Central, à Nouméa, formé pilote au sortir de la Grande Guerre, et bientôt à bord de L’Aiglon (Caudron-Renault type C.600) acquis par Henri Martinet et Michel Verges, qui arrive en pièces détachées dans une « caisse avion ».

L’aérodrome sera le théâtre des premières aventures aériennes, « des épopées à bord de simples avions de tourisme, parfois rocambolesques », souligne Célia Martin. En juin 1936, le conseil général fait appel à l’aéro-club pour repousser des pêcheurs illégaux japonais.

L’épave du Pélican. Les premières aventures aériennes se terminent souvent par de la casse.
Les recherches sur ce chapitre ont été facilitées par l’ouvrage de Luc Chevalier, Les ailes calédoniennes. (©Louis-Georges Viale)

Lucien Baumont et Henri Martinet décollent de Nondoué vers le récif Mengalia, entre Hienghène et Touho, mettent la pression au navire, mais une grenade qu’ils transportent roule dans l’appareil et bloque la commande profondeur, l’avion plonge à 25 mètres de l’équipage japonais. Les pêcheurs finissent par leur venir en aide, mais l’avion disparaît.

Des exploits se réalisent, non sans difficulté, au service des populations. Fin 1936, Henri Martinet et Gaston Constans parviennent, après trois tentatives, à relier Dumbéa et La Roche, à Maré, en une heure de vol. Ils sont accueillis en grande pompe par les autorités de l’île, le moment est historique.
L’avion rejoindra le lendemain Lifou puis Dumbéa (1 h 13 minutes). « C’est révolutionnaire pour la Calédonie de l’époque : il faut alors trois jours pour gagner ces îles par la mer », replace Célia Martin.

En 1937, un nouveau Caudron C.510 triplace nommé Pélican doit assurer des missions sanitaires. Il s’écrase lors des premiers essais. Gaston Constans est sérieusement blessé.

En 1939, Henri Martinet et Paul Klein effectuent avec L’Aiglon le vol inverse réalisé par Charles de Verneilh sept ans plus tôt vers la Métropole. Au bout de 57 jours, l’avion se pose au Bourget, à Paris. « Cela restera pendant longtemps le plus long voyage effectué en ligne droite par un équipage français », précise le livre. Il inspirera bien plus tard Marc Perdu et Christian Tiriault pour leurs
aventures en ULM (Spirit of Nouméa). Célia Martin évoque des « héros du quotidien ».

NOM DE CODE : PARADISE

La Seconde Guerre mondiale touche grandement la commune et l’activité de l’aéro-club. Les Américains débarquent en 1943.
La Nouvelle-Calédonie devient une base aérienne et sanitaire avec une nouvelle piste à Tontouta, édifiée par leurs soins, Dumbéa devient un important centre hospitalier (lire par ailleurs). Idéalement située, la piste de Nondoué est exploitée comme piste auxiliaire.
Son nom de code est Paradise, « certainement un clin d’œil à ses excellentes conditions d’utilisation ». La vallée accueillera une dizaine de chasseurs de la United Air Force, protégés par des défenses anti-aériennes disposées sur la ligne de crête.

L’aérodrome est une base arrière sous le commandement de James Jarman. L’exploitation de ces différentes pistes vise à « désengorger Tontouta et surtout disperser les appareils pour éviter de revivre Pearl Harbour ». Après la guerre, le centre de l’activité aérienne se déplace sur Magenta et Tontouta, la nature reprend ses droits sur la piste de Nondoué. Mais Dumbéa est devenue un centre de loisirs aéronautiques.

Chloé Maingourd

Koé, la vallée des hôpitaux
Dumbéa va connaître une embellie sanitaire de deux ans durant la Seconde Guerre mondiale. À l’époque, la commune recense un petit millier de personnes, qui, pour l’heure, ne peuvent compter que sur la visite hebdomadaire d’un médecin. Les dispensaires les plus proches sont à Boulari, Saint-Quentin.
Mais en 1943, « 1 300 hommes arrivent de l’Oregon pour procéder au terrassement dans la vallée de Koé », rapporte Célia Martin, coautrice de l’ouvrage. La vallée se transforme en quelques mois en un immense centre hospitalier. « Entre 1943 et 1944, six centres hospitaliers et médicaux seront érigés, avec près de 3 000 lits. C’est tout simplement énorme sachant que le Médipôle, aujourd’hui, c’est 645 lits. »
Le lien avec l’aviation est étroit : pour les Américains, la vallée de Koé est idéalement située, entre la rade de Nouméa et l’aéroport de La Tontouta, elle est desservie par des voies de communication dont le rail (le train est sorti de sa retraite) et la piste arrière de Nondoué.
On trouve aussi une rivière, du sable et du gravier pour les constructions. Dumbéa est protégée parce qu’encaissée, elle présente un cadre idéal pour la convalescence des soldats. Les productions des agriculteurs alentours facilitent le ravitaillement. Au départ des Américains en 1945, les Dumbéens devront retourner à Nouméa pour leurs soins.
Un ouvrage de référence
Né d’une volonté communale en 2022, le livre Histoire(s) de Dumbéa est coécrit par Célia Martin, historienne de formation, ancienne cheffe du service de la culture de la ville, et Emmanuelle Eriale, ancienne directrice du site historique de l’île Nou et ancienne présidente de l’association des musées et établissements patrimoniaux de Nouvelle-Calédonie (Amep-NC), coordonné par l’université représentée par Fanny Pascual, maître de conférences. Il a rassemblé plus d’une centaine de contributeurs, une quarantaine de témoins. Historiens, chercheurs, collectionneurs, étudiants et habitants ont participé à sa richesse.
« Dumbéa a toujours évolué dans l’ombre de Nouméa et il n’y avait pas eu de véritable inventaire sur l’histoire de la commune, explique Célia Martin. La volonté était de faire découvrir la ville, ses vestiges, qui ne sont pas forcément expliqués et aussi révéler les histoires dont on a plus de traces. »
La conception graphique est réalisée par Patricia Lauzes. C’est un beau livre avec plus de 300 photos et 4 000 documents d’archives (photos pour certaines inédites issues notamment de collections privées, articles de presse, etc.) L’ouvrage est organisé par thématique et non par ordre chronologie, mais il couvre l’histoire précoloniale jusqu’aux développements récents. Il est bourré d’anecdotes et ne manque pas d’humour. Il est volontairement vendu au prix accessible de 3 900 francs.