[DOSSIER] Yannick Briffa, FCBTP : « Nous sommes dans une situation de survie »

Yannick Briffa est coprésident de la Fédération calédonienne du BTP avec Éric Lafitte, ainsi que trésorier du Medef-NC. © M.D.

Face à l’effondrement de l’activité, le coprésident de la Fédération calédonienne du BTP, Yannick Briffa, tire la sonnette d’alarme. Entre perte massive d’emplois, projets retardés et difficultés d’assurances ou de financement, il décrit un secteur en situation de survie, contraint de tenir avant une éventuelle reprise.

DNC : Quel est aujourd’hui l’état de santé du BTP en Nouvelle-Calédonie ?
Yannick Briffa : Cela fait une dizaine d’années que nous tirons la sonnette d’alarme en expliquant que les carnets de commandes se vident. À l’époque, nous partions d’un niveau d’activité très élevé avec la construction des usines et de nombreux projets sociaux, notamment dans le logement et les infrastructures. Aujourd’hui, le territoire est globalement bien pourvu et il est difficile d’engager de nouveaux investissements.

La situation s’est encore dégradée fin 2023 et début 2024 avec la fermeture de KNS, qui a eu un effet de frein général sur l’économie. Les émeutes ont ensuite accéléré la chute. En l’espace de 18 mois, nous avons perdu 50 % d’activité et 50 % de nos effectifs. En mai 2024, nous comptions 6 000 salariés, 4 000 en juin et nous serons environ 3 000 à la fin de l’année.

Vous parlez d’une spirale baissière…
La demande en bâtiment est aujourd’hui au plus bas. Il n’y a pas de nouveaux projets significatifs, ni dans le public ni dans le privé. À long terme, on évoque des projets, comme la prison, la deux-fois-deux-voies ou le barrage de Pouembout, mais il faudra sept ou huit ans pour les concrétiser. À moyen terme, on peut espérer que les contrats de développement liés à l’accord de Bougival apportent de l’activité dans des secteurs comme l’autosuffisance alimentaire, l’énergie verte ou l’économie bleue.

Mais tout cela reste encore au stade de projets. À court terme, la situation est critique, parce que, pour maintenir en activité 3 000 salariés et environ 5 000 patentés, soit près de 8 000 personnes, il faudrait disposer de 40 milliards de travaux par an.

La reconstruction annoncée par l’État n’apporte-t-elle pas un souffle ?
L’État s’est engagé à reconstruire les bâtiments publics détruits. L’enveloppe représente 16 milliards de travaux sur quatre ans, soit environ quatre milliards par an. C’est important, mais très loin des 40 milliards annuels nécessaires pour faire vivre la filière. L’État a fait preuve de beaucoup de bienveillance et de réactivité, mais cela ne suffira pas.

Nous comptons aussi sur les travaux de rénovation et d’entretien des collectivités. Cela alimentera les carnets de commandes, mais restera insuffisant pour assurer la survie de la branche.

Vous évoquez une bonne volonté de l’État et des collectivités…
Oui, il faut le souligner. L’État a été exemplaire dans le traitement des dossiers de reconstruction. La province Sud a aussi réagi rapidement, de même que certaines communes. Tous ont compris l’urgence sociale et économique. Mais la bonne volonté ne suffit pas. Ce qui manque, ce sont des projets concrets et une réelle visibilité pour les entreprises.

Il faudrait disposer de 40 milliards de travaux par an.

Quelles entreprises sont les plus touchées ?
Les petites entreprises et les artisans peuvent plus facilement s’adapter en répondant à des travaux de rénovation ou d’entretien. Pour les grandes entreprises, c’est beaucoup plus compliqué. Elles supportent de lourdes charges de structure et ont besoin de volumes de chiffre d’affaires plus importants.

Le cas de la GTNC est révélateur. Faute de perspectives, elle a décidé d’arrêter son activité bâtiment, ce qui constitue un signal fort de la gravité de la crise. D’autres PME historiquement reconnues se retrouvent dans des situations très difficiles, parfois avec 80 % de baisse d’effectifs.

Le risque de perte de compétences inquiète-t-il la filière ?
Pour l’instant, il n’y a pas de problème immédiat de main-d’œuvre puisque l’activité est faible. Mais nous savons que la filière a perdu des compétences, notamment des chefs de chantier et des conducteurs de travaux. Les bureaux d’études ont aussi réduit leurs effectifs et pourraient constituer un goulet d’étranglement lors d’une reprise.

Il faudra du temps, de la visibilité et de la confiance pour que les entreprises redémarrent. La perte de compétences risque d’être un frein majeur au moment où l’activité repartira.

Nous comptons sur les mesures de déductibilité des travaux pour les particuliers.

Le secteur doit-il s’adapter à une autre nature de chantiers ?
Historiquement, le BTP calédonien reposait beaucoup sur les travaux neufs. Aujourd’hui, c’est la rénovation et la réhabilitation qui prennent le relais. Ce n’est pas le même métier. Intervenir en site occupé, gérer les contraintes techniques, c’est plus complexe. Les entreprises qui sauront s’adapter pourront trouver une porte de sortie, mais beaucoup auront des difficultés. Nous avons connu une époque où l’on voyait des grues partout à Nouméa. Nous ne reverrons pas cela de sitôt.

Les dispositifs d’aide à la rénovation suffisent-ils à maintenir l’activité ?
Nous comptons sur les mesures de déductibilité des travaux pour les particuliers. C’est une incitation intéressante qui peut déclencher des projets et donner du travail aux artisans et aux PME. Cela représente 15 millions sur trois ans pour les contribuables. Mais pour les grosses entreprises, cela ne changera pas fondamentalement la donne. Elles ont besoin de chantiers d’envergure.

Craignez-vous l’essor du travail au noir dans ce contexte ?
Oui, c’est une crainte réelle. La faiblesse du marché et la limitation des dispositifs sociaux poussent certaines personnes à chercher des revenus par tous les moyens. Mais au-delà du travail non déclaré, nous voyons déjà des appels d’offres où les entreprises répondent à des prix anormalement bas. Cela traduit une concurrence exacerbée et parfois déloyale.

Les travailleurs indépendants, par exemple, n’ont pas les mêmes contraintes en matière de sécurité ou de charges sociales que les entreprises structurées. Il faut que les institutions veillent à réguler pour éviter que les quelques acteurs solides restants soient fragilisés.

Les assurances constituent-elles un blocage majeur ?
Oui, c’est un problème important. Les entreprises rencontrent de grandes difficultés à s’assurer pour leur activité et les primes ont fortement augmenté.

Dans l’immobilier aussi, il faut des assurances pour financer et certains quartiers deviennent très compliqués à couvrir. C’est un frein sérieux à la reprise. Les assurances s’ajoutent à d’autres incertitudes, comme les finance- ments bancaires, et cela contribue à fragiliser encore davantage des structures déjà affaiblies.

Nous voyons déjà des appels d’offres où les entreprises répondent à des prix anormalement bas.

Le secteur risque-t-il encore de perdre de nombreux acteurs ?
Cela prendra du temps d’ici à ce que l’activité reprenne, mais beaucoup d’entreprises n’ont plus les moyens financiers de tenir ni de supporter le coût de nouveaux licenciements économiques.

La prochaine étape, pour certaines, ce sera le redressement ou même la liquidation judiciaire. La construction est le secteur d’activité où l’on enregistre le plus de liquidations et l’on peut craindre que cela s’accélère.

Le BTP a-t-il une dimension sociale forte ?
Oui, absolument. Le secteur emploie à la fois des salariés qualifiés et beaucoup de main-d’œuvre non qualifiée. Nous avons un rôle essentiel pour intégrer cette jeunesse parfois sous-qualifiée, la former et la qualifier pour l’avenir. Si le BTP s’effondre, ce sont aussi ces jeunes qui se retrouveront sans solution. Notre rôle social doit être préservé.

En quelques mots, comment qualifieriez-vous l’avenir du secteur ?
Nous sommes dans une situation d’urgence et de survie, avec un manque de visibilité totale. Beaucoup d’entreprises sont fragilisées, et certaines ne passeront pas le cap. Mais nous savons aussi que la filière a toujours su s’adapter.

La rénovation et la réhabilitation représentent une piste, même si ce n’est pas le même métier que le neuf. Les chefs d’entreprise cherchent des solutions, ils ont l’habitude de le faire. L’enjeu, c’est de tenir jusqu’au redémarrage des grands projets, prévu à partir de 2026-2027. Ce ne sera pas le BTP d’hier, mais il y aura encore une place pour les entreprises qui auront su évoluer.

Propos recueillis par Mathurin Derel