[DOSSIER] Vers un super El Niño

El Niño est généralement synonyme de sécheresse en Nouvelle-Calédonie. (El Niño est généralement synonyme de sécheresse en Nouvelle-Calédonie. ©Archives DNC / Chloé Maingourd

Après une phase neutre en début d’année, dans le sillage de La Niña (2025-2026), les experts du climat annoncent le retour d’El Niño d’ici juillet. Ce phénomène, qui tend à réchauffer le climat mondial, pourrait atteindre une intensité record.

  • EL NIÑO, QU’EST-CE QUE C’EST ?

El Niño et son pendant, La Niña, sont des phénomènes climatiques liés à une anomalie thermique des eaux de surface dans le Pacifique équatorial central et oriental. En perturbant les échanges entre l’océan et l’atmosphère, ils modifient les conditions météorologiques à l’échelle mondiale pendant plusieurs mois. Lors d’un épisode El Niño, les eaux au large de l’Amérique centrale se réchauffent, tandis qu’à l’autre extrémité du Pacifique, vers l’Australie, elles se refroidissent.

Le phénomène survient en général tous les deux à sept ans et dure de neuf à douze mois. Le dernier épisode, en 2023 et 2024, avait contribué à faire de ces deux années les plus chaudes jamais enregistrées.

  • POURQUOI CE NOM ?

Des pêcheurs péruviens ont été les premiers à remarquer ce phénomène de réchauffement des eaux qui rendait la pêche moins fructueuse. Ce réchauffement apparaît souvent à partir du mois de décembre. Il a donc été baptisé El Niño, « le petit garçon », en référence à El Niño de Navidad, l’enfant Jésus en espagnol, célébré à Noël.

  • QUAND LE PHÉNOMÈNE PEUT-IL SE FORMER ?

Depuis plusieurs semaines, la température de l’eau grimpe rapidement dans des zones clés du Pacifique équatorial, tandis qu’une masse d’eau anormalement chaude s’accumule sous la surface. « Des températures plus chaudes ont déjà fait leur apparition à l’est de l’océan Pacifique, à proximité de l’Amérique du Sud, observe Météo France sur son site internet. El Niño devrait se développer d’ici la fin de l’été 2026 (de l’hémisphère Nord) et atteindre son maximum en fin d’année. »

L’Organisation météorologique mondiale (OMM) prévoit déjà, entre mai et juillet, des températures à la surface des terres émergées « supérieures à la normale quasiment partout ». La NOAA, l’agence américaine chargée de l’observation océanique et atmosphérique, évalue à environ 80 % la probabilité qu’un épisode El Niño se mette en place avant juillet.

Les scientifiques anticipent, enfin, d’ici la fin de l’année, des températures océaniques supérieures de 2,5 °C – voire 2,8 °C – aux normales, soit des niveaux exceptionnellement élevés. El Niño atteint en général son pic autour de décembre. Mais la chaleur accumulée dans l’océan se dissipe lentement et peut continuer à faire grimper les températures mondiales l’année suivante. Plusieurs années record – notamment 1998, 2010, 2016, 2023 et 2024 – ont ainsi suivi de puissants épisodes El Niño ou se sont inscrites dans leur sillage.

Des climatologues estiment que des records mondiaux pourraient être battus dès 2026, mais que l’année la plus à surveiller reste surtout 2027, où un « nouveau record de chaleur mondiale pourrait facilement être atteint », selon Adam Scaife, responsable des prévisions à long terme au Met Office britannique, interrogé par l’AFP.

  • QU’EST-CE QU’UN « SUPER EL NIÑO » ?

Le terme « super El Niño » désigne généralement des épisodes pour lesquels les anomalies de températures de surface de la mer dépassent les 2 °C, sur la partie centrale et orientale du Pacifique équatorial, explique Météo France. Depuis le premier épisode majeur recensé à l’ère moderne, en 1877/78, seuls ceux de 1982/83, 1997/98 et 2015/16 ont franchi ce seuil. Lors des épisodes les plus intenses, ces anomalies peuvent même atteindre 3 °C.

L’intensité du phénomène reste toutefois difficile à anticiper. Parmi les marqueurs des épisodes les plus puissants figure l’affaiblissement des alizés, ces vents qui soufflent d’est en ouest le long de l’équateur. Mais ces vents peuvent aussi se renforcer de manière inattendue, au point de freiner, voire d’inverser, la progression d’El Niño, explique Michelle L’Heureux, responsable du programme El Niño-Oscillation australe (ENSO) à la NOAA. « L’intensité de cet événement dépendra probablement de ces détails, comme les vents de basse altitude, que nous ne pouvons pas prévoir plusieurs mois à l’avance ».

  • LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE PEUT-IL RENFORCER EL NIÑO ?

On ne sait pas encore si le réchauffement climatique influe directement sur l’intensité d’El Niño. Le dernier épisode, en 2023-2024, a par exemple été moins intense que ceux de 1982-1983 et 1997-1998, ce qui rend toute tendance difficile à dégager.

La communauté internationale, et en particulier l’Organisation météorologique mondiale, cherche à mieux intégrer l’influence du changement climatique dans les indicateurs de suivi du phénomène. Mais un point est déjà établi : l’influence d’El Niño peut venir aggraver les impacts du changement climatique sur les précipitations intenses, les feux de forêt, les températures élevées, d’où l’importance de suivre son évolution de près.

Dans un monde déjà réchauffé, où chaleur et humidité s’accumulent dans l’atmosphère comme dans les océans, même un El Niño modéré peut favoriser des phénomènes extrêmes. « Les conséquences de cet El Niño – sur les précipitations et, bien sûr, la température – s’ajoutent au changement climatique et pourraient bien être plus importantes que tout ce que nous avons connu par le passé », estime Adam Scaife.

Pour la climatologue Felicity Gamble, du Bureau australien de météorologie, le changement climatique a d’ailleurs tellement modifié la situation de référence que « l’histoire est un guide moins fiable pour les prévisions saisonnières » et « ce qui s’est passé lors d’un El Niño il y a 20 ans est probablement très différent de ce à quoi on pourrait s’attendre aujourd’hui ».

  • QUELLES CONSÉQUENCES POSSIBLES ?

« Les impacts d’El Nino dépendront de la temporalité de l’épisode, de son amplitude, et de la circulation atmosphérique de grande échelle associée », informe Météo France. Cependant les épisodes les plus marqués suivent souvent des schémas connus. Des conditions plus humides sont fréquemment observées sur la côte ouest de l’Amérique du Sud, dans la Corne de l’Afrique ou dans le sud des États-Unis, tandis que des conditions plus sèches touchent souvent l’Océanie, l’Australie et le bassin amazonien. C’est ce type de dérèglement qui avait provoqué, en 1877-1878, de graves catastrophes : mauvaises récoltes, famines, déplacements massifs de populations, épidémies et effondrement local des ressources en eau.

Météo France souligne aussi qu’El Niño influence l’activité cyclonique : certaines zones océaniques enregistrent une activité plus faible que la normale, tandis que d’autres, comme le bassin Pacifique, peuvent connaître des cyclones particulièrement dévastateurs.

  • ET POUR LA NOUVELLE- CALÉDONIE ?

En Nouvelle-Calédonie, l’El Niño-oscillation australe (ENSO) est la principale source de variabilité interannuelle des précipitations et des températures. Les précipitations y sont fortement influencées, surtout en saison chaude, notamment dans le nord de la Grande Terre et aux îles Loyauté. Les périodes El Niño sont marquées par un risque accru de sècheresse (à l’inverse, les périodes La Niña augmentent le risque de fortes pluies), tandis que les températures minimales ont tendance à être anormale- ment basses (l’inverse en période La Niña).

Le lien avec les températures maximales est moins net : il varie selon la saison et la région, et reste faible en saison chaude. Pendant les phases El Niño, l’activité cyclonique est plus étendue : elle s’étire du nord de l’Australie jusqu’à la Polynésie française et peut s’accompagner de phénomènes plus intenses, en raison d’un contenu thermique plus élevé de l’océan. La saison cyclonique peut durer plus longtemps, avec un début plus précoce et une fin plus tardive.

Chloé Maingourd avec l’AFP