Coincé entre des discussions sur l’avenir institutionnel et des élections provinciales, le scrutin municipal a pris, en plusieurs endroits, une coloration très politique. Il y a des surprises. Et le poids de l’abstention ne rassure pas.
Dégagisme
Le phénomène est spectaculaire. Seuls onze maires sur trente-trois ont été reconduits – ou leurs listes ont conservé la majorité – au soir du second tour des élections municipales, dimanche 22 mars.
Il s’agit de Pascal Vittori à Boulouparis, Patrick Robelin à Bourail, Pascal Sawa à Houaïlou, Alain Levant à Kaala-Gomen, Léon-Joseph Peyronnet à Moindou, Sonia Lagarde à Nouméa, Barnabé Pébou-Hamène à Ouégoa, Maurice Tillewa à Ouvéa, Paul Néaoutyine à Poindimié, Yann Peraldi à Pouembout et Joël Boatate-Kolekole à Voh.
Soustraction faite, la Nouvelle-Calédonie accueille donc vingt-deux promus, dont vingt sont des primo-maires, c’est-à-dire des élus devenant maires pour la première fois de leur vie. Un record, d’après les données de Pierre-Christophe Pantz, chercheur-associé en géographie géopolitique à l’université.
Seuls Albert Wahoulo à Bélep et François Meandu-Poveu à Poya ont déjà accédé à la fonction. Le taux de primo-maires dans le changement de maires est donc cette année de 91 %, contre 69 % en 2020, et 79 % en 2014. Les causes de ce dégagisme sont bien sûr plurielles. Le mandat passé fut marqué par l’épidémie de Covid, la crise autour de l’usine du Sud, les émeutes de mai 2024 ou encore les sérieuses difficultés des finances publiques. Un exercice très lourd pour les maires. La gestion municipale n’a pas été simple à valoriser.
Au-delà d’enjeux locaux, les électeurs ont pu, en outre, sanctionner la politisation du scrutin par endroits. De même, dans un contexte politique relativement flou, avec l’inconnu autour de l’accord de Bougival et des élections provinciales plusieurs fois repoussées, la redistribution des cartes peut signifier la quête d’un espoir. « La population a voulu exprimer un besoin de changement », confirme Pierre-Christophe Pantz.
Au point de placer toute sa confiance dans des listes dites citoyennes, qui se sont imposées, avec Mike Samadi à Koné, commune touchée par la fermeture de l’usine du Nord, ou Téva Puahio à Thio, bouleversée par les tirs et destructions en 2024.
Désagrégation
Ces élections municipales ont constitué un test pour les écuries politiques, et ces enseignes l’envisageaient bien ainsi dans la perspective à peine voilée du scrutin provincial.
Les blocs traditionnels se fragmentent. Le mouvement Les Loyalistes remporte l’agglomération de Nouméa, avec 16 222 voix au total et des scores confortables : 47,46 % pour Nina Julié, 45,33 % pour Cynthia Jan et 43,17 % pour Antoine Romain.
Les résultats attestent d’une prise de leadership de l’organisation par Générations NC. Les Loyalistes valident leur position à Boulouparis, mais ne transforment pas l’essai à Bourail ou à La Foa. Ce qui indique une concentration de leur influence à Nouméa – où Sonia Lagarde a été facilement réélue avec leur soutien – et dans la seule périphérie, à ce stade.
Fait historique, Le Rassemblement-LR se retrouve sans mairie, après la défaite à Kouaoua et à l’île des Pins, et surtout, dans son fief du Mont-Dore. L’Union calédonienne présente un bilan mitigé, après les pertes importantes et symboliques de Koné, « capitale » du Nord, de Canala à vingt-neuf voix près, ou encore de Maré.
L’UC s’est retrouvée dans plusieurs communes au second tour, face à une alliance impliquant l’UNI. La bataille interne à la mouvance indépendantiste s’est vérifiée. Sur fond, plus ou moins dense, de dissensions autour du projet d’accord de Bougival et des relations avec le FLNKS nouveau format.
La troisième voie existe, mais est malmenée surtout dans le Grand Nouméa. Calédonie ensemble revient à La Foa et se maintient à Moindou. L’Éveil océanien rate la marche à Païta et perd des sièges au conseil municipal de Dumbéa. L’UNI a souffert, mais parvient à s’octroyer cinq mairies, comme à l’île des Pins et à Pouébo.
Désintérêt
Il faut plus que jamais insister sur cette tendance observée depuis plus de dix ans : de plus en plus d’électeurs boudent l’isoloir. Après un 56,08 % bien faible au premier tour, le taux de participation global au second round grimpe légèrement pour atteindre 58,86 %.
Nullement satisfaisant pour un scrutin de proximité, donc censé intéresser les habitants au premier chef. Si Poum décroche la médaille avec 86,44%, la commune la plus peuplée, Nouméa, arrive à la dernière place de la fréquentation : 47,53 %. Le taux d’abstention le plus élevé s’observe dans la « capitale », au Mont-Dore et à Dumbéa. Ce qui interroge le poids des résultats, sachant que trois ou cinq listes étaient encore en course, dimanche 22 mars, dans ces collectivités.
Globalement, une orientation révélatrice est aussi constatée : « La fragmentation des partis politiques s’est manifestée par le fait qu’il y ait peu d’alliances au second tour », estime Pierre-Christophe Pantz. De plus en plus d’électeurs ne vont pas voter, notamment en raison d’une défiance vis-à-vis de la représentation politique, qui elle-même se morcèle.
Yann Mainguet

