[DOSSIER] Travail dissimulé : le tissu économique entre grogne et compréhension

Les taxis sont confrontés à la concurrence des transporteurs illégaux (© Sebastien Bozon / Archives AFP)

Les secteurs d’activité concernés par le travail dissimulé sont généralement connus comme étant le bâtiment, la restauration, les services à la personne ou encore l’agriculture. Depuis les émeutes, la pratique inquiète surtout dans le transport et le gardiennage. Les syndicats de salariés restent prudents.

À Dumbéa, aux abords d’un centre commercial, l’activité est un peu plus soutenue que d’habitude : les retraites sont tombées. Romain*, chauffeur de taxi, désigne une voiture blanche : « en voilà un, juste là ». Avec sa collègue, il explique que les transports illégaux de type taxi 1000 ou 500 ont « explosé ». « On en voit constamment. Sous couvert de solidarité au début, des gens en ont fait leur activité. »

Sa voisine ajoute : « il y en a même qui font cela en plus de leur activité salariée, d’autres qui louent des voitures pour cela ». Sur les réseaux sociaux, « les gens mettent leur numéro et leurs tarifs en toute impunité, personne ne les embête, déplore-t-il. Moi, ce qui m’agace c’est que je paye toujours aussi cher l’assurance – à peu près 200 000 francs l’année – avec un bon bonus, les impôts, le Ruamm »

Il insiste sur la sécurité. « On doit avoir un numéro de patente, un casier vierge, faire une visite médicale tous les cinq ans. Quand on a un problème sur notre véhicule, on ne peut pas rouler, il faut le remettre aux normes, etc. Ce week-end, l’un d’entre eux s’est retourné dans un fossé. Pas d’assurance, pas de permis. Y en a même qui sont alcoolisés, kavatés, canabissé. » Il estime que sa profession est en danger. « Il n’y a plus d’offre d’emploi, la commune est sinistrée, donc l’activité illégale explose, on nous prend de la clientèle, on tombe, et dans tout ça les gens paient moins d’impôts. J’ai perdu 40 à 50 % de chiffre d’affaires depuis les émeutes ».

« 70 000 FRANCS LA NUIT »

Les métiers de sécurité sont aussi concernés. « Pendant les émeutes, tout le monde a fait comme il a pu, moi même j’ai conseillé à mes clients de mettre tous les gens qu’ils pouvaient pour sauver leur site », retrace Christophe*, responsable d’une société de gardiennage. À l’époque, les agents certifiés ne pouvaient même pas porter une petite bombe lacrymogène, ce qui a évolué (100 ml). « Il y a des petits malins qui en ont profité pour se faire payer grassement, à 70 000 francs la nuit par exemple, armés et tout ça. Les entreprises n’ont pas brulé et vu le contexte, je n’ai rien à dire. » Mais ensuite, « certains nous font le reproche de ne pas être armés. On perd des clients et il y a plein de petites entreprises florissantes qui progressent ».

Il se souvient d’un agent qui « portait trois bombes lacrymogènes, une fausse inscription sur sa chasuble, ce n’est pas possible… ». Il rappelle que « les agents doivent avoir une carte professionnelle, suivre une formation de 70 heures. On est régis par le Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps) qui relève du ministère de l’Intérieur. Une entreprise qui n’a pas un agrément n’a pas le droit de travailler. ». Selon lui, « certains se sont cassé la figure, suite au 1881 par exemple. Mais ça reste assez marginal ».

Il pointe aussi des contournements, comme les embauches de « conseillers ». Malgré des signalements et une mission du Cnaps, la réponse lui parait « insuffisante ». Pendant ce temps-là, « certaines entreprises ferment ». Dans le bâtiment, le phénomène existe mais les contrôles sont plutôt fréquents. Pour la Fédération du BTP (FCBTP), ce n’est pas le sujet du moment. « Nous, on se bat pour avoir de l’activité au moins jusqu’à une vraie reprise. » En restauration, la problématique s’était aussi quelque peu améliorée avant crise grâce à la surveillance, estime un patron.

« SYSTÈME D »

Les syndicats de salariés sont conscients de l’expansion du travail non déclaré. Pour Marie-Chanel Mataila, membre du bureau confédéral de l’USTKE, depuis le 13 mai, « dans la plupart des cas, les gens n’ont plus de travail et on peut comprendre qu’ils ont besoin de manger tout en prenant en considération la situation de la Cafat ». Elle ajoute que « certains chefs d’entreprise n’embauchent plus les Kanak. Nous, à l’USTKE, nous sommes catalogués comme CCAT. Aussi, les embauches via les réseaux ont explosé rendant encore plus inaccessible l’accès à l’emploi « local » ». Enfin, « certains employeurs se satisfont aussi de la situation en embauchant des travailleurs « au noir » parce que ça coûte moins cher ».

Jean-Marc Burette, secrétaire général de l’Usoenc, distingue ceux qui vendent « des brochettes ou des gâteaux au bord des routes », des « faux patentés ». « Il y a une réponse à la crise : les gens n’ont plus de ressources, font face à certaines dépenses, c’est le système D. Vous savez, ce n’est pas confortable pour quelqu’un d’être « au black », il ne le fait pas forcément de manière volontaire. Il y a des gens en mode survie. Je ne crois pas qu’il faille les fustiger. » En revanche, « si j’ai un petit chantier, j’emploie quelqu’un au black ou je le fais démissionner pour le reprendre derrière en patenté, je suis profondément contre ». Globalement, il observe qu’« il y a beaucoup de destructions d’emplois et en face on n’a pas forcément l’offre nécessaire. Donc c’est un phénomène qu’on peut comprendre socialement mais pour l’économie, le statut de salarié est à privilégier ». Il faut surtout « être attentif à ceux qui jouent le jeu et paient leurs cotisations pour faire tourner la machine ». Sachant que la seule solution est « la relance de l’emploi ».

Chloé Maingourd

*Les personnes ont souhaité garder leur anonymat.