Le blocage des aérodromes a des répercussions sur plusieurs aspects de la vie à Maré et Ouvéa. Enseignement, économie, tourisme, travaux : les habitants composent avec des déplacements devenus compliqués.
- Enseignement : « On s’adapte de force »
La majorité des enseignants d’Ouvéa et Maré (écoles primaires, collèges et lycées) sont originaires des îles ou y résident. Par conséquent, très peu de cours ont été annulés avec les blocages. En revanche, si la plupart ont « pris leurs précautions », certains élèves ont pu être bloqués sur les Îles ou la Grande-Terre, indique Stéphane Kaqea, coordinateur pédagogique au sein de l’association Exil, en charge du parcours Excellence du campus des îles. En début d’année, « nous avons, par exemple, eu le cas d’une étudiante qui a été bloquée presque trois semaines à Ouvéa. Elle a dû effectuer la traversée jusqu’à Nouméa avec une navette privée », relate-t-il.
Pour éviter de se retrouver dans cette situation, certains élèves sont désormais contraints de rester sur Nouméa durant les vacances scolaires. Une situation « compliquée, notamment pour les premières années, qui n’ont pas l’habitude de rester si longtemps loin de chez eux ».
Dans les établissements de la Ddec, Direction diocésaine de l’enseignement catholique, certaines activités ont également été temporairement suspendues, comme les sorties pédagogiques sur la Grande Terre et les stages « découverte » en classe de 3e. « J’ai spécifiquement refusé, car les parents comptaient y aller en bateau privé, ce qui n’est pas sécuritaire. Je ne voulais pas qu’il arrive un malheur et que l’on me reproche le fait d’avoir autorisé cela », explique son responsable, Manoël Van Aerschodt.
Dans l’attente d’une amélioration de la situation, les rencontres entre directeurs ainsi que les formations des enseignants s’effectuent, pour le moment, en visioconférence. « Ce n’est pas la panacée, mais on fait ce que l’on peut. On s’adapte de force ».
- Des trajets risqués
Les traversées avec des navires privés augmentent. Elles sont effectuées par des pêcheurs, dont certains ont le permis bateau, d’autres non. Le déplacement dure entre deux et trois heures, dans des conditions parfois difficiles. « Il n’est pas possible de s’installer confortablement, ce n’est pas aménagé pour ça, à la base. Pour les personnes âgées, c’est compliqué », explique Édouard Wadjeno, habitant d’Ouvéa. L’incident d’avril dernier, où une embarcation reliant la Grande Terre à l’île des Pins a dérivé en raison des mauvaises conditions météorologiques, a visiblement marqué les esprits. Depuis, les traversées sont évitées par temps de pluie ou lorsque le vent souffle fort. Aussi, « on part toujours à trois ou quatre bateaux pour se surveiller, afin d’éviter tout problème », indique Bastien*, pêcheur de Maré, qui a bien conscience que la situation reste risquée.
Depuis le blocage des aérodromes, il est très régulièrement sollicité par les habitants de l’île. Il transporte six à huit personnes par trajet et s’inquiète de voir la situation perdurer. « Cela fait déjà cinq mois qu’Air Calédonie ne vient plus. Il faut trouver une solution. Nous ne sommes pas faits pour transporter des gens, on veut seulement dépanner. L’idéal, pour nous, ce serait de rouvrir les aérodromes, avant qu’il n’arrive quelque chose », souligne-t-il.
- Le tourisme à l’arrêt
Alors que les périodes Covid et celle des émeutes avaient déjà porté un coup au tourisme, le blocage des aérodromes a annulé tout regain d’activité dans les Îles.
Dans la tribu de Kaéwatine, à Maré, Roseline Wiako n’accueille « plus personne » depuis très longtemps. « Il n’y a plus de touristes et même les employés d’entreprises qui travaillaient sur Maré ne viennent plus », présente-t-elle. Elle compte sur son activité de transport, montée en parallèle, pour survivre financièrement. « Ça m’aide à payer mon Ruamm, mais je pense que les autres gîtes ou accueil en tribu ont dû arrêter leur activité ».
Même son de cloche au gîte Moague, à Ouvéa, où Jean-Louis Aema « survit » depuis les émeutes de 2024. « Si on continue avec ces blocages, on va tuer l’économie de l’île », soutient-il.

- Une économie en berne
La baisse de la fréquentation touristique ne touche pas seulement les structures touristiques. À Ouvéa, plusieurs personnes comptent sur les arrivées d’avion pour vendre leur artisanat et leurs produits vivriers. « L’économie marche uniquement quand les gens ont la possibilité de se rendre sur Ouvéa », souligne Jack Adjouhgniope, gérant de la vanilleraie d’Ouvéa.
Celui-ci est très peu impacté par la baisse de la fréquentation sur l’île, puisque ses produits sont achetés par la Sodil, Société de développement et d’investissement des îles Loyauté, ce qui lui assure un rendement financier. Il est néanmoins témoin de la situation de ses collègues. « La chance que nous avons, c’est que l’on peut pêcher, ça nous aide à survivre. Mais il ne faut pas que ça dure. »
À Maré, certaines entreprises, comme Golf location, qui détient une flotte d’une trentaine de véhicules, compte aussi sur la présence des professionnels. « Les entreprises en séjour sur l’île font régulièrement appel à nous pour louer une voiture. Malheureusement, il n’y en a plus beaucoup. Depuis les blocages, nous n’avons plus trop de clients. Certains arrivent à venir grâce à Air Oceania, mais ce n’est pas encore ça », décrit Honorine Jewine, qui y travaille. Avant, elle livrait des véhicules tous les jours. Aujourd’hui, « on a des semaines vides ». Résultat, le chiffre d’affaires a chuté et l’entreprise a dû licencier deux salariés sur quatre.
- Retard sur certains travaux
Les difficultés de transport empêchent également certaines sociétés de se rendre à Maré et à Ouvéa, retardant ainsi l’avancée de plusieurs travaux. Enercal, par exemple, doit renouveler les moteurs de ses deux centrales de Maré et Ouvéa depuis fin 2025. Les agents ne pouvant se rendre sur place, le chantier prend du retard. En conséquence, « la qualité de fourniture a baissé par rapport à ce qu’on avait l’habitude de fournir, à Maré, comme à Ouvéa », indique Enercal. Les pannes sont également plus régulières, et leur réparation prend davantage de temps. « Le personnel sur place fait une partie des choses, mais malheureusement, les agents de la Grande Terre et certains matériels sont moins rapidement mobilisables », ajoute l’entreprise.
- Une vie locale au ralenti
Cette situation a aussi une incidence sur l’organisation d’évènements. La fédération des femmes de Maré prévoit, depuis l’année dernière, de faire venir sur l’île des formateurs en leadership et en informatique. « Ils sont d’accord, tout est prêt, il ne reste qu’à régler la question du transport », précise sa présidente, Irene Wamejonengo. Elle aimerait « faire sortir les mamans de Maré » sur la Grande Terre mais, là aussi, il faudra attendre que la situation s’améliore.
Les mariages et coutumes pâtissent également de la pénurie de transport. Durant certains évènements, des personnes manquent à l’appel, car elles n’ont pas pu se déplacer. « Avec le Betico qui ne fonctionne pas très bien non plus en ce moment, c’est compliqué pour certaines familles de se rendre dans les Îles. Parfois, ce sont des membres proches des mariés qui ne viennent pas », décrit une habitante de Maré.
Nikita Hoffmann

