En Nouvelle-Calédonie, le recul du trait de côte est devenu une réalité tangible : selon l’Observatoire du littoral, certains secteurs enregistrent un retrait de plusieurs mètres. Cyclones et houle, amplifiés par le dérèglement climatique, ainsi que les aménagements côtiers accélèrent ce phénomène. Face à cette érosion rapide, des initiatives locales misent sur des solutions fondées sur la nature – reconstitution des mangroves, stabilisation des dunes, barrières végétales – moins coûteuses que les enrochements et souvent plus efficaces, tout en créant de l’activité pour les populations locales et en valorisant leurs savoir-faire.
Touho : Hô-üt, la mangrove comme bouclier naturel
À Touho, le trait de côte recule sous l’effet combiné de la houle cyclonique et de la montée des eaux. Pour ralentir le phénomène, l’association Hô-üt mise sur la mangrove, « rempart naturel » qui absorbe l’énergie des vagues et stabilise les sols.
Créée en 2013 après le classement au patrimoine mondial de l’Unesco de la zone côtière nord-est, l’association s’appuie sur un comité de gestion participatif (province, mairie, coutumiers, pêcheurs, habitants) et un plan environnemental de dix ans. En 2018, grâce au projet européen Best, ses membres ont été formés à l’identification des palétuviers et à la création de pépinières. L’inventaire a porté sur 416 hectares de mangrove et repéré les zones dégradées.
« À Tiwande, le bétail avait esquinté six hectares de mangrove… Nous avons travaillé avec le propriétaire et refait une barrière pour protéger cette mangrove », raconte Amaury Durbano, animateur de Hô-üt. Pour limiter l’impact du bétail, Hô-üt a installé une barrière vivante : « On n’a pas voulu mettre des poteaux secs… on a mis des boutures de palmier sang-dragon et de bourao ».
EN LANGUE
Avec l’appui de la start-up française Tēnaka, 2 600 palétuviers ont été plantés le 23 octobre 2023 face au centre de formation professionnelle de Touho. Un an plus tard, 55 % sont encore en vie malgré la houle et les bambous échoués. Les plants atteignent 53 cm en moyenne. Hô-üt mise aussi sur la transmission des savoirs. « On présente 22 espèces d’arbres… On a les noms en français, en latin et aussi en cèmuhî… On essaie de sauvegarder tous ces noms en langue qui disparaissent », souligne Amaury Durbano.
Avec la tribu de Koé, un sentier pédagogique a été créé en 2019, permettant à plusieurs milliers de visiteurs, notamment des scolaires, d’y découvrir le rôle de la mangrove et l’histoire locale, marquée par la destruction des palétuviers pour la chaux dans les années 1950 et leur replantation progressive depuis les années 1980. L’association fonctionne avec une quarantaine de bénévoles et quelques subventions ponctuelles, mais l’essentiel des moyens provient d’appels à projets et de partenariats.
Mont-Dore : Piéger les sédiments pour faire avancer la mangrove

Au Mont-Dore, les incendies de 2005 et 2019 ont accéléré l’érosion dans le bassin versant de La Coulée. À chaque crue, la rivière se transforme en torrent de boue rouge. Les coups de vent remettent en suspension les sédiments accumulés dans la baie, qui repartent vers le lagon et impactent récifs et herbiers. « La première menace identifiée sur les récifs coralliens, c’est l’apport de sédiments qui viennent des bassins versants dégradés par la mine, les pistes, les cerfs et les feux », explique Cédric Haverkamp, responsable du projet pour Conservation International.
Depuis août, dans la baie de Morari, l’ONG teste une méthode inspirée d’Indonésie et des Philippines : des fascines de bambou remplies de branchages disposées en lignes parallèles pour ralentir l’eau, piéger les sédiments et rehausser le sol. « L’idée de ce programme, c’est de trouver une solution pour stocker ces sédiments ici et arrêter qu’ils repartent », résume Cédric Haverkamp. Quand le dépôt est suffisant, la mangrove peut avancer naturellement sur les zones trop profondes pour elle.
RESSOURCES LOCALES
Le site pilote mobilise l’organisation Conservation International, la mairie, la province et trois associations locales. L’ingénierie a été assurée par un bureau d’études hollandais basé en Indonésie, venu former l’équipe. Objectif: 400 mètres linéaires de pièges à sédiments, répartis en trois types de structures pour comparer leur efficacité et leurs besoins d’entretien. « En Indonésie, les résultats étaient très rapides… Ici ça va mettre un peu plus de temps, mais ça devrait fonctionner aussi », note Cédric Haverkamp.
Le projet, d’un budget d’environ 150 000 euros, soit un peu moins de 18 millions de francs, utilise au maximum les ressources locales : bambous disponibles sur place, branchages coupés dans la vallée (pinus, gaïac, bois de fer), cordages tressés en coco par une habitante pour limiter le plastique. « On se rend compte que si on copie la nature, on fait des choses qui ont du sens et qui marchent », insiste le responsable.
Outre la protection du littoral et la régénération des mangroves, le chantier offre aussi quelques semaines d’embauche et une expérience innovante aux équipes locales. Conservation International a déjà identifié une vingtaine d’autres sites où la méthode pourrait être déployée si l’expérience du Mont-Dore est concluante.
Ouvéa : Des pieux bio-inspirés pour freiner la mer

À Ouvéa, les habitants voient la mer grignoter le peu de terre que compte l’atoll. Dans certaines tribus, la bande de sable ne mesure plus que quelques dizaines de mètres. La salinisation gagne les tarodières et les familles se résignent à reconstruire plus haut.
Pour enrayer ce recul, la province des îles Loyauté, Green Cross et le groupe scientifique Gladys expérimentent depuis 2023, dans la baie de Saint-Joseph, des solutions fondées sur la nature coconstruites avec les habitants. L’objectif : stabiliser le cordon dunaire et recréer des conditions propices au dépôt sédimentaire, en s’appuyant sur des méthodes peu coûteuses et mobilisant les ressources locales. Le prototype, mis en place en novembre 2023, combine deux types de structure : une ossature en pieux de bois comblée par des branchages denses et des pieux verticaux formant une palissade serrée. Ces dispositifs dissipent l’énergie des vagues et transforment la houle destructrice en vagues constructives favorisant l’avancée naturelle de la mangrove. Dix-huit jeunes issus de trois tribus ont été formés à leur installation et à leur suivi.
« EN PREMIÈRE LIGNE »
Les femmes de la tribu de Héo, regroupées au sein de l’association Manu Aliki, préparent les repas pour les équipes et confectionnent des nattes placées entre les pieux. « Il s’agit de nos habitations, notre tribu, notre île… Nous sommes en première ligne », insistait Marlène Houquet, quelques semaines après l’installation des premiers pieux. Cette expérimentation, suggérée par le chercheur Frédéric Bouchette, spécialisé dans la dynamique littorale, avait déjà montré son efficacité dans le sud de la France. En quelques mois, plusieurs mètres de plage ont été regagnés à Takedji, au nord de l’île. Un résultat spectaculaire qui nourrit un grand espoir au sein de la population.
Bourail : Restaurer les berges de la Néra pour protéger le lagon

À Bourail, l’érosion des rives de la Néra charrie des sédiments vers le lagon classé à l’Unesco. Outre l’impact sur les récifs et les herbiers du lagon, ces apports représentent autant de terres agricoles rognées qui ne produiront plus, alors que l’autonomie alimentaire devient un enjeu stratégique majeur.
Lancé en 2023, le programme Perenne, porté par le WWF avec le soutien de Kiwa Initiative (Agence française de développement), restaure les berges et redonne à la végétation son rôle de filtre naturel. Il s’articule autour de trois volets « connaître, réparer, partager » : diagnostiquer les berges et étendre ce travail à d’autres bassins versants ; réparer en testant sur le terrain des plantations et des différents dispositifs ; partager ces pratiques entre agriculteurs, collectivités et associations via des chantiers et outils pédagogiques. « Nous ne sommes pas là juste pour dire que ça va mal. On est là pour construire des solutions et les partager », résume Hubert Géraux, expert en conservation au WWF.
« MOBILISATION »
Neuf agriculteurs se sont engagés à accueillir des chantiers et deux pépinières associatives ont été accompagnées pour produire les plants : l’une à l’embouchure de la Néra, Bwärä, et l’autre avec les mamans de la tribu de Gohapin. Fin 2024, 10 800 plants avaient été cultivés et entre 6 000 et 7 000 déjà mis en terre.
« La réussite, c’est de repositionner l’arbre entre le champ de l’agriculteur et le récif corallien au bout de la rivière : la terre du champ est là pour nourrir, elle n’est pas là pour asphyxier le récif qui nous donne du poisson », insiste Hubert Géraux.
Collégiens, régiment du Service militaire adapté (RSMA) et lycées participent à des chantiers-écoles et développent des outils pédagogiques pour diffuser les connaissances. « La sensibilisation, c’est bien, mais nous, on parle de mobilisation : tu apprends en faisant », explique l’expert du WWF.
Perenne fournit aussi une boîte à outils aux agriculteurs et aux collectivités : évaluation des coûts et du temps d’entretien, diagnostics des bassins versants, choix d’espèces adaptées, formations… Autant de solutions clé en main développées à Bourail.
Perenne 1 s’achève fin décembre pour laisser place à Perenne 2 sur trois ans, afin que les travaux réalisés puissent être reproduits sur d’autres sites sensibles. « Travailler avec la nature demande du temps long », répète Hubert Géraux, qui table sur des résultats visibles à l’horizon d’une dizaine d’années.
Mathurin Derel

