Chaque année, l’Agence sanitaire et sociale accompagne près de 700 personnes vers une meilleure prise en charge de leur santé. À travers des stages éducatifs, les professionnels de la structure sont témoins des habitudes alimentaires adoptées par les Calédoniens.
DNC : Avez-vous constaté une augmentation de la malbouffe avec la crise ?
Dr Dominique Megraoua : Oui, absolument. Nous le voyons au quotidien avec les personnes que nous accompagnons. Certaines ont moins d’aides sociales, d’autres ont perdu leur emploi, donc leurs moyens financiers ont diminué. Elles se dirigent vers la malbouffe, car sans surprise, celle-ci coûte moins cher que les produits de qualité. Les enfants sont aussi concernés, on l’a vu avec la suppression des aides pour la cantine. Avant la crise, ils étaient au moins sûrs d’avoir un repas équilibré par jour. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas pour certains d’entre eux.
D’autre part, les transports en commun se faisant plus rares et à un coût plus élevé, beaucoup sont obligés de réaliser leurs courses dans l’épicerie la plus proche de chez elles. Souvent, les choix en termes de produits frais (fruits, légumes, …) y sont moindres. Cela se traduit par une augmentation de la consommation de soupes et d’aliments déjà préparés de mauvaise qualité, comme les boulettes de viande, les saucisses industrielles, etc.
Quelles sont les populations concernées ?
Les Océaniens payent un tribut deux fois plus élevé à ces problèmes de malbouffe. Au niveau géographique, le phénomène est davantage présent dans l’intérieur de la Grande Terre et les Îles. Cela étonne, car on pourrait se dire que ces populations ont davantage accès aux produits de la terre… C’est le cas, mais c’est aussi une société moins monétarisée. Ils ont donc tendance à acheter des produits de moins bonne qualité au magasin. Il existe également un gradient au niveau du genre : les femmes sont deux fois plus touchées que les hommes. 33 % des hommes souffrent d’obésité abdominale, contre 66 % des femmes.
Quels sont les produits malsains que l’on retrouve régulièrement dans l’assiette des Calédoniens ?
Tout d’abord, les boissons sucrées. Ensuite, on trouve les nouilles instantanées industrielles, des protéines de basse qualité comme les boulettes de viande et les saucisses… En vérité, cela commence dès le petit-déjeuner, avec des enfants qui mangent des céréales ultra-transformées, très mauvaises pour la santé. Nous pouvons aussi citer les barres chocolatées, qui servent d’encas et contiennent des additifs et des graisses hydrogénées.
Cette consommation a des conséquences sur la santé…
Oui, car elle crée de l’inflammation : le système immunitaire se met en branle, et au lieu de lutter contre les virus, il s’attaque au corps lui-même, créant des dysfonctionnements. Ceux-ci vont entraîner des maladies cardiovasculaires, des maladies métaboliques, des cancers, des maladies dégénératives nerveuses telles qu’Alzheimer, mais aussi de la dépression, de l’anxiété et, bien sûr, de l’obésité. Ces maladies sont deux fois plus présentes en Nouvelle-Calédonie que dans l’Hexagone, même si nous nous situons à une meilleure place que la Polynésie ou Wallis-et-Futuna.
Quels conseils donnez-vous aux patients aux faibles moyens financiers souhaitant changer leur alimentation ?
Lorsque les produits frais sont trop chers, nous les orientons vers les boîtes de conserve. Évidemment, celles-ci doivent contenir des aliments bruts, et non des plats déjà préparés, comme le cassoulet… Les surgelés aussi sont très intéressants, à des prix souvent raisonnables. Nous leur conseillons également de cuisiner leurs plats en grande quantité et de les congeler pour les ressortir plus tard. On leur apprend aussi à regarder le prix au kilo des aliments et les étiquettes Nutri-Score.
Sommes-nous suffisamment actifs dans la lutte contre la malbouffe en Nouvelle-Calédonie ? Quelles mesures pourraient être mises en place ?
Une nette progression a été constatée ces 25 dernières années. En termes de prévention « primordiale » ‒ en lien avec la décision politique ‒, de nombreux investissements ont été réalisés dans l’alimentation, avec la création d’une filière fruits et légumes, par exemple. Il est vrai que quelques recommandations de l’OMS restent à suivre, comme la taxation des produits ultra-transformés et l’interdiction des publicités ciblant les enfants, mais il faut rester optimistes. Aujourd’hui, on voit que la courbe des maladies liées à la malbouffe commence à stagner. En 1993, 10 % des adultes étaient diabétiques. En 2023, ce pourcentage était de 12 %. L’obésité abdominale chez les adultes a également reculé. Nous sommes passés de 56 % en 2015 à 50 % en 2023.
Nous commençons à le voir, la taxe sur les produits sucrés (entrée en vigueur en septembre 2024, NDLR) a suffi à faire reculer la consommation de sucre, à inciter les industriels à reformuler leurs produits et les importateurs à importer moins de produits sucrés*, et à financer quelques actions de prévention, comme la médecine scolaire, qui était embryonnaire.
Propos recueillis par Nikita Hoffmann
* Les chiffres relatifs à cette évolution ne sont pas communiqués pour le moment.

