[DOSSIER] Santé : au-delà de la résilience

Avec son nouveau-né, Abisega (photographiée ici avec sa cadette), ne prendra pas tout de suite la mer pour rejoindre Ouvéa. (©C.M)

L’isolement d’Ouvéa et de Maré pèse lourdement sur le moral des patients, dont les parcours de soins sont bouleversés. L’incident survenu ce jeudi sur le Betico 2 – une femme enceinte de 9 mois a embarqué à Ouvéa pour Nouméa, au delà des règles de sécurité et fait un malaise à bord – illustre les difficultés extrêmes rencontrées par les Loyaltiens.

Abisega doit accoucher d’un jour à l’autre de son troisième enfant. Arrivée début mai d’Ouvéa par le Betico pour son examen du dernier trimestre, elle est toujours à Nouméa. « Avec le blocage d’Air Calédonie et les aléas du Betico, on m’a dit de ne pas prendre le risque de rentrer », explique-t-elle.

Coincée à Nouméa, cette aide-soignante de profession a dû prendre un congé maladie. Sa cadette et son conjoint l’ont rejointe pour l’accouchement par une navette privée Ouvéa-Thio. Logée chez son frère à Magenta, elle confie trouver « difficile de ne pas être chez soi à ce moment de sa vie ».

ABANDONNÉS

Regina a quitté l’île deux mois plus tôt dans le cadre des trois corridors aériens opéré par Air Calédonie qui ont couté près de 5 millions de francs à la collectivité. Anticipant le blocage, les autorités avaient évacué 113 patients des Loyauté : femmes enceintes, patients attendus chez des spécialistes, une partie des personnes dialysées ou en partance vers l’Australie ou la France en Evasan. Fin juillet deux vols sanitaires ont été opérés pour 29 patients de Maré et Ouvéa.

Dialysée trois fois par semaine, Regina craignait de manquer un rendez-vous ou de ne pas pouvoir être évacuée en cas de complication. Les avions d’Air Oceania ne sont pas adaptés à sa condition, dit-elle. Elle est logée à Savannah loin du reste de sa famille. « Au début, la situation me révoltait mais j’ai pris mon mal en patience. Il y a des gens dans mon cas qui n’ont pas la chance de pouvoir être soignés ici. »

Adrien, habitant de Maré, suit une chimiothérapie toutes les trois semaines. Parti depuis mars, il refuse de prendre les navettes maritimes improvisées, « plus ou moins sécurisées ». Son quotidien est bouleversé. « C’est galère parce qu’on n’est pas chez soi, les liens familiaux manquent, l’île aussi beaucoup. Je lance un appel à la responsabilité, ça devient très difficile. » Regina abonde : « Peut-être que les gens qui bloquent n’ont pas dans leur famille des gens dans le besoin ? C’est dangereux ! »

Les soignants constatent les effets de cet isolement. « La prise en charge des patients n’est plus efficace : des diagnostics sont faits tardivement, des rendez-vous médicaux sont reportés ou annulés », liste Gladys, infirmière à Ouvéa. Les évacuations restent possibles, mais seulement en urgence via le Samu, par avion privé ou bateau privé.

Des places sont priorisées pour les patients sur Air Oceania mais les capacités sont limitées et des avaries ne permettent pas encore une prise en charge optimale. Le Betico est parfois irrégulier, le bateau inadapté aux personnes fragiles (notamment les femmes enceintes de plus de sept mois). En juillet néanmoins sur la rotation avec Ouvéa, 85 passagers étaient des réquisitions médicales. « Jusqu’à présent, ça s’est souvent joué à un cheveu ! grince Gladys. On demande juste que l’accès aux soins soit garanti pour les habitants d’Ouvéa comme pour les habitants des autres communes. »

« UNE PRATIQUE À L’AVEUGLE »

À la fatigue des patients s’ajoute celle des équipes soignantes. « On est obligés de travailler plus et quand on prend des congés, il n’y a personne pour nous remplacer. On est en souffrance et abandonnés. C’est devenu une problématique majeure de santé publique », insiste Gladys. Les effectifs sont de nouveau fragilisés. « On avait une visibilité sur trois à six mois, confirme Marie-Rose Waïa, directrice de la Dacas, mais on a eu une quinzaine de désistements. »

L’objectif est désormais de toujours maintenir au moins un médecin sur chaque île. Dans ce contexte, les rotations de l’Ordre de Malte sont salvatrices. La directrice s’inquiète aussi pour les soignants et l’équipe managériale de la Dacas, renforcée en 2023. « Les difficultés s’installent, sans visibilité… Je lance une alerte pour les agents du service public. On va les dégoûter, les abîmer », prévient-elle.

Au manque de personnel s’ajoutent les difficultés d’acheminement des prélèvements biologiques, parfois transportés par le Betico, et même par la gendarmerie. « C’est le système D pour les acheminer, résume Marie-Rose Waïa. Pourtant, c’est une priorité si l’on veut confirmer les diagnostics ! Je dis qu’on est dans une pratique de la médecine à l’aveugle. »

« Dans dix jours nous serons à plus de six mois de fermeture ne laissant aucune marge de manœuvre pour les patients et leur famille et pour le personnel soignant », s’afflige Marie Rose Waïa, directrice de la DACAS. Photo : C.M.

Pour limiter les risques dans une province déjà fragile – 10 % des habitants sont en longue maladie, soit 800 à 1 000 personnes – la direction déploie en tribu un programme de prévention sur plusieurs risques sanitaires et sociaux sur lesquels on peut influer (alimentation, hygiène etc.) Elle a aussi inauguré le Cesim, centre de simulation de soins et d’urgence, pour former des « citoyens sauveteurs », et évoque une sensibilisation à la santé mentale, prioritairement à Ouvéa et Maré.

Pour Marie-Rose Waïa, un autre malaise s’installe : le sentiment de privation de liberté. « Certains médecins ont écourté leur séjour à cause de cela et ça commence à se ressentir chez les locaux. C’est hyper dangereux. » Elle compte sur les nouveaux dirigeants pour un déblocage. « On a dépassé la résilience. Les îles ont fait le deuil de l’égalité, j’espère qu’on ne fera pas l’impasse sur l’équité. »

Chloé Maingourd

*Dacas : Direction de l’action communautaire et de l’action sanitaire.