[DOSSIER] « Sans plan d’aide massif, c’est le crash »

Si aucun accord institutionnel ne peut être trouvé, « redonnez-nous la parole, laissez- nous nous exprimer sur ce qu’on veut ou pas pour notre avenir », martèle Bertrand Courte. Photo : Y.M.

Bertrand Courte, le président du mouvement patronal dépeint une situation catastrophique de l’économie calédonienne, qui s’enfoncera encore davantage, selon lui, sans un accord institutionnel.

DNC : Êtes-vous satisfait du pacte de refondation économique et sociale ?

Bertrand Courte : Le pacte de refondation nous dit : l’État va injecter dans l’économie calédonienne 2 milliards d’euros, soit 240 milliards de francs, sur les cinq prochaines années. En a-t-on besoin ? Oui. Est-ce suffisant aujourd’hui ? Non. Le pacte de refondation, il faut bien le comprendre, n’est pas forcément synonyme de pacte de relance économique. C’est une aide de l’État importante dans la mesure où, à côté de certains investissements d’infrastructures, elle vient sauver le Ruamm, la caisse de retraite cette année…, mais ce n’est pas cela qui va relancer l’économie calédonienne, loin de là.

Pourquoi est-ce insuffisant ?

L’État a présenté un élément important, ce sont les trois scénarios. Le scénario le plus favorable indique que, si on investit 2 milliards d’euros en Nouvelle-Calédonie, il va y avoir un peu de relance la première année et une croissance continue sur les quatre suivantes. Toutefois, l’État nous signale un déficit structurel de 50 milliards de francs par an, malgré la croissance, malgré l’aide injectée. Voilà pourquoi nous disons que ce n’est pas suffisant, que cela ne relance pas l’économie et ne permet pas sa survie.

50 milliards de francs, sans compter la déclaration du Premier ministre, Sébastien Lecornu, sur le financement des compétences propres de la Nouvelle- Calédonie à partir de 2030 ?

C’est encore un autre souci. En effet, dans un courrier, le Premier ministre précise qu’à partir de 2030, la Nouvelle-Calédonie financera les compétences dont elle a la responsabilité. Oui, les 50 milliards, c’est sans ce point « post-2030 » [qui pourrait également s’élever à plus de 50 milliards de francs, à régler].

Pourtant, vous avez échangé avec l’État et fait valoir vos demandes ?

Le Medef travaille avec l’État et le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie depuis plus d’un an, sur des réformes économiques, fiscales, sociales, à lancer pour pouvoir redresser l’économie. Je parle ici des réformes de la retraite, du financement de la santé, de la TGC, également de l’attractivité du territoire, la baisse de l’impôt sur les sociétés… Il faut ensuite tout mettre en place. Claire Durrieu, directrice de la mission interministérielle pour la Nouvelle-Calédo- nie, l’a dit, il faut aller beaucoup plus vite. Nous sommes dans une situation critique, l’urgence est telle qu’on n’est plus dans le temps politique. Chaque jour qui passe, chaque semaine qui passe, c’est le système qui s’enfonce un peu plus.

Comment, alors, relancer l’activité sur le territoire ?

Dans le sondage que nous avons réalisé, nous avons 52 milliards de francs d’investissement privé qui sont bloqués sur 700 entreprises et on en a 10 000. Elle est là la clé. 52 milliards sur 700 entreprises, c’est colossal, c’est le plan de refondation annuel de l’État.
Si nous n’avons pas d’accord institutionnel rapidement, nous allons avoir une deuxième onde de choc sur l’économie calédonienne, beaucoup plus forte que la première. Les entreprises qui ont survécu au 13 mai 2024 avaient des réserves, des capacités d’endettement, des capacités de négociation avec les banques. Deux ans après, elles n’ont plus tout ça. C’est terminé. Là, 45 % d’entre elles ont un à trois mois de prévision d’activité et un à trois mois de trésorerie. Demain, elles n’auront plus un franc en caisse. La déflagration va être terrible. Les chefs d’entreprise nous disent : s’il y a un accord institutionnel, j’investis, j’embauche, à l’inverse, je bloque tout, je stabilise dans le meilleur des cas. 35 % disent qu’ils réduisent la voilure, baissent leur activité et licencient. 25 % cessent leur activité.

Votre message n’est-il pas politique ?

C’est la réalité économique. Beaucoup de gens pensent qu’avec le plan de refondation de 240 milliards, on a sauvé la Nouvelle-Ca- lédonie. Attention, le pacte de refondation, c’est juste une espèce de voile qui cache la misère. La réalité, c’est que derrière le pacte de refondation, il y a une catastrophe qui est en train de se préparer.

Que penser de la première vague fléchée vers 64 projets ?

Je ne dis pas que ce n’est pas bien, je dis juste que ce n’est pas suffisant. C’est important d’aider le BTP, mais le BTP, il y a quelques années, pour que ça tourne, il fallait 40 milliards de francs de travaux par an. Aujourd’hui 64 projets, c’est 9 milliards… On est loin du compte.
Ces projets sont portés par les collectivités. On va avoir des centaines d’offres, puisque personne n’a de travail, ça va prendre un temps phénoménal de les étudier. Claire Durrieu disait qu’il faut faire en sorte que le premier coup de pioche ait lieu avant la fin de l’année.

Et si, au final, le projet d’accord institutionnel est rejeté ?

Il faut sauver l’économie calédonienne, quoi qu’il en coûte, à tout prix. Derrière, il n’y a qu’une seule option, c’est aller chercher auprès de l’État un plan d’aide massif et un plan d’urgence massif. Il faut réinjecter du cash directement dans les entreprises. Sans plan d’aide massif, c’est la fin de l’économie, c’est le crash, hors pacte de refondation. Il faut aider les entreprises à tenir, le temps qu’il y ait un accord institutionnel, un jour, le plus rapidement possible.

Propos recueillis par Yann Mainguet et Chloé Maingourd