[DOSSIER] Sa vie a basculé, Emmanuel Heafala témoigne depuis 20 ans

Emmanuel Heafala fait partie des (trop) nombreux blessés de la route. Tétraplégique depuis ses 29 ans à la suite d’une « grosse erreur de jugement », cet ancien enseignant, met à profit ses qualités oratoires depuis près de vingt ans pour témoigner de son expérience et bousculer les consciences.

Le jeune Montdorien avait tout ce qu’il fallait. Un métier d’enseignant en école primaire à la tribu d’Unia et une femme. Le couple était heureux, suffisamment à l’aise, et ne se pressait pas pour agrandir la famille. Tout allait bien jusqu’à ce jour du 17 décembre 1983.

Emmanuel Heafala fêtait la fin de l’année scolaire avec ses collègues. Une journée arrosée, durant laquelle il avait repoussé son retour à plusieurs reprises, informant sa compagne. C’est finalement en milieu de soirée qu’il se décide à partir. Il ne se sent pas de conduire : c’est un collègue qui prend le volant. Emmanuel s’endort. Mais à mi-chemin entre son habitation et celle de son camarade, il reprend le volant direction le domicile. Il a faim et décide d’aller chercher à manger. Le snack qu’il rejoint est fermé.

Conscient de son état, il décide de trouver un endroit où dormir, dans son véhicule, à Pont-des-Français. Il en change à plusieurs reprises, gêné par les lumières et les bruits. Depuis le cinéma en plein air, il jette finalement son dévolu sur le cimetière où pense-t-il, il sera en sécurité. C’est en prenant cette direction que ses paupières se ferment, sa tête tombe sur le volant et le pied appuie sur la pédale d’accélérateur. La voiture tourne avant un virage, il plonge dans un fossé, sa tête passe à travers le pare-brise, il s’étire la colonne vertébrale.

Apprentissage 

Emmanuel Heafala, aujourd’hui âgé de 67 ans, raconte ensuite les durs mois qui ont suivi. Un coma léger d’une semaine, un diagnostic qui lui « donne de l’espoir » à Nouméa. Un autre beaucoup plus sévère, 17 jours après son accident, à Sydney. « La gangrène ». On lui coupe la jambe droite une première fois à mi-mollet. Car il insiste : « on m’avait dit que je pourrais à nouveau tenir debout ». Mais ce n’est pas suffisant. Il faut couper à mi-cuisse ou ce sera la mort. Et ce n’est pas tout, il est tétraplégique, en raison d’une « bulle » dans sa colonne vertébrale.

Il passera au total six mois en Australie. À s’entraîner à vivre en fauteuil roulant, à en descendre. « pour ne pas être dépendant » de sa femme. « Je me suis toujours beaucoup investi à la maison depuis jeune garçon. »

L’équipe visiblement formidable qui l’entoure lui fait réaliser qu’il pourra vivre ainsi. Sa compagne vient en Australie une semaine tous les mois pour suivre son évolution. Ils décident d’utiliser leurs économies pour construire une maison adaptée – « grâce aux conseils des ergos » et à l’implication de sa famille. À son retour, il restera un an sans s’occuper véritablement. À affronter aussi le retard de la Nouvelle-Calédonie en matière de handicap.

Partage

Au bout d’un an d’isolement, il se rapproche de l’association calédonienne des handicapés (ACH), destinée aux handicapés physiques. Il est tout de suite remarqué pour son charisme. Il donne espoir aux blessés, des conseils sur les fauteuils, comme l’ont fait les Australiens avec lui. Il utilise le même « pragmatisme ».

On le sollicite finalement pour témoigner, sensibiliser à la sécurité routière. À Vavouto, dans d’autres entreprises, puis auprès des scolaires, à la prison, au tribunal ou auprès des jeunes de la protection judiciaire et de l’enfance. Des générations entières ont entendu son histoire. « Plus l’auditoire est jeune, plus les questions sont directes » remarque-t-il. Il leur explique pourquoi il a conduit ce funeste jour et « pourquoi c’était un accident évitable ».

Il observe que « pour beaucoup de Calédoniens, les décès, les accidents sont une question de malchance, de malédiction, un coup du sort ». Mais il se sent utile quand il recroise un jeune, des années plus tard, qui lui annonce fièrement qu’il a « arrêté de vivoter », qu’il a « un travail et une compagne ».

Moïse Hngazo intervient à ses côtés. Il est hémiplégique après un accident en tant que passager. Et, comme lui, ancien enseignant mais dans un collège. « On se dit tous les deux que c’est peut-être notre thérapie. En aidant les autres, on s’aide soi-même. » Emmanuel Heafala explique qu’il a toujours repoussé la colère. Mais pour se faire payer sa « connerie », il s’est d’abord refusé de conduire durant 10 ans. Il n’a finalement jamais repris le volant.

C.M.

©C.M./ DNC : Emmanuel Heafala est vice-président de l’association calédonienne des handicapés, membre du bureau de l’association Prévention routière et du CCAS (centre communal d’action sociale) de Nouméa.

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