Des habitants d’Ouvéa, engagés dans divers secteurs professionnels, se sont regroupés afin d’alerter sur la situation inquiétante de l’île et d’encourager au rétablissement de la liberté de circulation avec la Grande Terre. L’idée étant, pour le moment, de ne pas prendre part au débat sur le retour ou non d’Air Calédonie à Magenta. Entretien avec Rozenn Salaün, porte-parole des « forces vives » de l’atoll.
DNC : Comment qualifiez-vous l’état d’Ouvéa aujourd’hui ?
Rozenn Salaün : À l’agonie, dans tous les domaines. Sur le plan sanitaire, des patients chroniques ne sont pas bien suivis. Et l’équipe d’infirmiers est en sous-effectif. En outre, le peu de structures hôtelières ou de loisirs ne fonctionne plus, faute de touristes. Il y a une détresse des entreprises. L’économie est proche de disparaître. Face au problème de liberté de circulation et à l’absence de perspectives, le moral des habitants est bien bas, il y a un stress, de l’angoisse, une souffrance… Les gens sont abattus et résignés.
Le transfert de l’aérodrome à Tontouta a eu lieu. Nous sommes tous favorables à un retour à Magenta, pour diverses raisons. Mais, face aux urgences sanitaires, économiques, éducatives ou encore sociales, il faut que l’on puisse circuler librement. Nous l’avons bien compris, compte tenu de la réalité budgétaire et politique de la Nouvelle-Calédonie, le nouveau déménagement vers Magenta ne pourrait pas se faire rapidement. Or voilà bientôt six mois que nous sommes privés de notre libre choix de circulation, nous tirons la sonnette d’alarme.
Comment se déplacer malgré tout ?
Il n’y a plus d’avion d’Air Calédonie. Air Oceania opère quelques vols par semaine, mais avec une capacité de passagers très restreinte. Ce qui ne permet pas aux usagers ni aux patients de voyager comme ils le voudraient. Le bateau Betico effectue deux allers-retours à Ouvéa, souvent en début et fin de vacances scolaires. Les gens qui ont des rendez-vous médicaux à Nouméa sont ainsi contraints de prolonger leur séjour, ce qui est plus contraignant et coûteux. Des personnes choisissent enfin l’option de la traversée avec les pêcheurs.
La colère grimpe-t-elle ?
Je suis en contact avec beaucoup de familles à Ouvéa, le constat est partagé par toutes : la situation est compliquée, il faut la débloquer. Pour autant, il n’y a pas une révolte contre ce blocage. Parce que la légitimité coutumière de ce mouvement est sans cesse rappelée par le collectif qui bloque l’aérodrome.
Néanmoins, la décision issue des grandes chefferies pourrait être réabordée aujourd’hui, après plus de cinq mois de mobilisation, avec un argument nouveau : la réalité actuelle d’Ouvéa. Ces difficultés feraient peut-être pencher le choix coutumier dans un autre sens. Au moment du transfert de l’aérodrome vers Tontouta, je pensais aussi qu’un blocage de deux ou trois jours pouvait faire réagir les pouvoirs publics et les faire changer d’avis. Sauf qu’il n’y a pas de réaction et nous observons des effets catastrophiques. Je le répète, il faut pouvoir circuler aujourd’hui.
Constatez-vous déjà un exode ?
Non. Parce qu’il y a objectivement très peu de moyens de déménager. Toutefois, autour de moi, parmi le personnel paramédical, qui est parfois originaire d’Ouvéa ou est très attaché à l’île, des personnes souhaitent partir et venir vivre sur la Grande Terre.
Vu le potentiel réduit d’emplois salariés à Ouvéa, beaucoup de conjoints sont séparés, l’un des membres du couple vivant et travaillant à Nouméa ou dans ses alentours. Les allers-retours réguliers pour se voir ne sont pas facilités depuis plusieurs mois. Cela pèse sur le moral de familles. Même chose pour le travail coutumier. Deuils, mariages… tout est désormais compliqué. Ces travaux sont pourtant essentiels à la vie communautaire.
On ne se projette pas. On vit presque au jour le jour.
Ce contexte particulier a-t-il pu jouer, selon vous, dans la très forte abstention enregistrée à Ouvéa aux élections provinciales ?
La population se mobilise généralement peu aux urnes. Quoi qu’il en soit, il y a une perte de confiance face à toutes les promesses faites au cours des campagnes électorales. Ouvéa [avec environ 3 000 habitants] se sent toujours délaissée des politiques publiques, de la politique provinciale… par rapport aux autres îles des Loyauté, Lifou et Maré. Il y a un fort sentiment d’abandon, mais aussi d’injustice quand on voit la réouverture de l’aérodrome de Lifou et sa desserte du Betico.
Les politiques vous entendent-ils toutefois aujourd’hui ?
Le maire [Maurice Tillewa] s’est positionné sur la catastrophe qui est en train d’arriver, notamment l’impact sur l’économie et le BTP. Il s’est emparé de ce sujet. Ensuite, nous nous sommes entretenus avec le président de la province des Îles, nous avons écrit au président du gouvernement… Ils entendent, je pense, que la situation est très compliquée, catastrophique, à l’échelle d’Ouvéa, et que l’avenir semble très noir. Pour eux, ils n’ont pas les compétences pour débloquer l’aérodrome.
Ce contexte d’isolement peut-il laisser des traces ?
Oui, je pense, déjà sur le plan de l’attractivité. Les personnes vont-elles venir travailler et s’installer durablement sur l’île ? De même, les entreprises qui vont être amenées à déposer le bilan, ne vont pas redémarrer du jour au lendemain. S’il y a moins de masse salariale, les gens vont moins consommer et toute l’économie circulaire d’Ouvéa va être affectée.
Propos recueillis par Yann Mainguet

