Fermeture d’enseignes, défauts de trésorerie, relocalisations, difficultés à s’assurer, consommation des ménages en baisse… Le secteur du commerce connaît de profondes mutations après les émeutes de 2024. Ronan Daly, président du syndicat des commerçants, évoque les dossiers auxquels sont confrontés ses adhérents, inquiets du manque de visibilité politique.
DNC : Quelle est la situation des commerces aujourd’hui ?
Ronan Daly : Le secteur du commerce était en difficulté avant le 13 mai. Depuis le phénomène référendaire, il y a eu des départs de Nouvelle-Calédonie. Clairement, ils ont touché les commerces avec une perte de clientèle. On a eu une accalmie pendant les deux années de Covid, où le territoire a été fermé. On a eu deux années très bonnes qui nous ont confirmé qu’il fallait plus de personnes en Calédonie pour pouvoir faire tourner convenablement les commerces. Et depuis le 13 mai, il y a eu des impacts. Un, des commerces ont été détruits, rayés de la carte. Deux, des entreprises, qui étaient déjà en souffrance, se sont retrouvées à devoir fermer parce qu’elles n’arrivaient plus à tenir leurs charges. Et trois, des enseignes survivent aujourd’hui avec énormément de difficultés, la principale étant de couvrir les charges.
Plusieurs magasins, dont certains implantés depuis de nombreuses années, ont fermé dans le centre-ville de Nouméa. A-t-on une idée de l’ampleur du phénomène ?
Selon les derniers chiffres, un magasin sur cinq serait libre dans le centre-ville.
Est-ce un phénomène nouveau ?
C’était déjà le cas avant les émeutes. Le centre-ville a été, au contraire, préservé. Il n’y a pas eu d’attaque, pas de destruction. Et quand on a rouvert, il a plutôt été un lieu plébiscité, parce que sûr. Maintenant que tout a repris, on a à nouveau l’attrait de certains centres commerciaux. Avant les émeutes, le centre-ville souffrait de leur concurrence. La perte du complexe Kenu-In fait qu’il y a eu un report de clientèle sur le centre-ville. Decathlon est venu s’y installer, par exemple. Cela fait tout de même du bien à la ville. Les commerces qui restent tiennent, mais certains vivotent.
Mais on risque de voir davantage de fermetures. Le chômage partiel permettait à une entreprise de conserver ses salariés. Mais vu que le chômage s’arrête, l’entreprise doit procéder à un licenciement économique. Les entreprises ne peuvent pas, elles n’ont plus assez de trésorerie pour payer quatre mois de salaire. La seule alternative dans ces cas-là, c’est la liquidation.
Le problème, c’est le manque de clients et la perte du pouvoir d’achat.
Quelles sont les autres causes de fermeture ?
Le problème, c’est le manque de clients. Sur un an, les 12 000 départs [NDLR : selon la CCI, d’après les chiffres de l’aéroport de Nouméa], on les sent parce que ce sont des personnes qui consommaient. Et ensuite, c’est la perte du pouvoir d’achat. Les gens préfèrent garder de l’argent pour leurs besoins essentiels. Beaucoup de commerces commencent à se fournir avec des produits « moins chers ». On a clairement une baisse de volume au niveau de la quantité achetée, mais également une baisse au niveau de la qualité intrinsèque des produits achetés.
Quelles sont les conséquences ?
On baisse un peu en gamme. Les gens vont toujours acheter une télé, un ordinateur, mais ils vont un peu moins investir dans quelque chose de luxueux. Ce sont des tendances que l’on constate vis-à-vis de l’importation. Dans la grande distribution, on avait des bouteilles de vin vendues en moyenne de 2 000 à 2 500 francs. Maintenant, on est à 1 200 francs. Les gens continueront à acheter du vin, mais pas le même. Ils baissent en qualité. Même dans le secteur automobile, les clients vont s’orienter vers des modèles moins haut de gamme que ceux qu’ils avaient l’habitude d’acheter.
D’autres secteurs du Grand-Nouméa sont-ils concernés par des boutiques fermées ?
Il y a eu pas mal de destructions. La zone de Païta village a été quasiment totalement détruite, donc il n’y a rien de disponible. Le Mont-Dore est pratiquement déserté au niveau commercial. Il reste de la cellule de disponible, mais la tendance reste mauvaise.
Quelle est la situation en Brousse et sur les Îles ?
Les commerçants du Nord et des Îles souffrent énormément. Ils ont beaucoup d’impayés. La population dans son ensemble, qu’on soit au Sud ou dans le Nord, a un gros problème, c’est que certains ont perdu leur emploi et d’autres sont au chômage.
Des commerces détruits arrivent-ils à rouvrir ?
Seulement certains peuvent le faire. Par exemple, Mr. Bricolage, détruit, décide de rouvrir au Motorpool et à Dumbéa Mall. Par contre, il rouvre dans un format beaucoup plus petit. Dans le secteur automobile, les concessionnaires touchés décident de rouvrir, mais ils concentrent toutes leurs marques. À Kenu-In, la papeterie a été détruite. Elle a rouvert au centre-ville de Nouméa dans une proportion bien moindre, beaucoup plus petite. Mais en même temps, le commerçant m’a dit que s’il n’ouvre pas, il perd son assurance perte d’exploitation.
C’est une question stratégique de rouvrir dans ces cas-là. Quels que soient les commerçants, ils sont très réfractaires à rouvrir en grande ampleur. Ils le font de façon très prudente. Avec la baisse du volume des ventes, on est obligés de baisser les effectifs. Et donc, on est obligé d’avoir des lieux réduits. Le secteur commercial s’adapte à la crise parce qu’il est en souffrance. Mais il y a ce courage et cette motivation de rouvrir. Ce n’est pas le cas de beaucoup de commerces.
Nous avons une baisse de volume et une baisse de la qualité intrinsèque des produits
Les entrepreneurs ne font-ils pas face à des difficultés à s’assurer dans certaines zones ?
Oui. Encore ce matin, j’ai l’écho d’un commerçant qui rouvre vers Ducos, on refuse de l’assurer. J’ai aussi entendu dire que des stations-service ne sont plus assurées aujourd’hui, elles prennent des risques. C’est un problème majeur. Des bonnes volontés veulent se relancer, tenter l’aventure, mais c’est difficile de s’assurer. Si l’assureur refuse, le commerçant prend tous les risques. Et là, il n’y a pas besoin d’une émeute. Il suffit qu’une bande de jeunes, un mec saoul, mette le feu à la poubelle à côté du magasin. S’il flambe, c’est 100 % pour le gérant et il ne s’en remettra jamais. L’investissement est trop lourd.
Pour le syndicat, quelles mesures permettraient d’arrêter ces pertes et ces fermetures ?
C’est très simple. Il faut un accord politique de long terme. On arrête de tergiverser. Depuis les émeutes, il y a un an, il ne s’est pas passé grand-chose. Il faut un accord, il faut une stabilité politique. L’accord de Bougival, même s’il y a beaucoup de zones floues, a le mérite d’être un accord. Tout ce que l’on veut, c’est voir un rebond, que les chiffres deviennent positifs. Cela motivera. On a beaucoup de difficultés à commander. On ne sait pas comment sera la Calédonie dans trois mois. Tout le monde se prend la tête. Qu’on arrête de parler d’indépendance, de non-indépendance, que les politiques parlent d’ailleurs de vraies choses politiques, c’est-à-dire de mesures économiques, par exemple.
D’ailleurs, au-delà de cette stabilité politique, il faut ensuite des relances économiques qui soient en phase avec le Medef, la Chambre de commerce et d’industrie… Mais ça, c’est dans un second temps. Aujourd’hui, rien ne se vote, tout est bloqué au niveau du Congrès. Et une fois que cette stabilité politique aura eu lieu, on aura une stabilité économique. Et là, les gens arriveront. Parce qu’en fait, ce dont on a besoin, c’est de milliers et milliers de personnes qui reviennent en Calédonie. Dès lors que les conditions seront enfin établies, il faudra des années avant de repartir.
Plusieurs commerces, notamment des stations-service et des restaurants, ont été victimes de cambriolages. Quelle est la situation en termes de sécurité ?
Beaucoup de commerces constatent de plus en plus de vols. C’est lié au fait que les gens ne gagnent plus leur vie. Du coup, ils se mettent à voler. On a eu une réunion avec le haut-commissaire. Les chiffres des cambriolages concernent beaucoup les habitations. Avant, on avait beaucoup de vols d’électronique, etc. Maintenant, il n’y a que des vols au niveau alimentaire, mais aussi et toujours de l’alcool. Et on cherche de l’argent. Des restaurateurs disent qu’ils se font voler de la nourriture. Les gens volent parce qu’ils n’ont plus de travail. L’essentiel reste quand même de manger.
Les soldes de la saison fraîche ont débuté samedi 30 août pour une période de quatre semaines. Quels sont les premiers retours ?
On a eu un début de soldes à peu près similaire à l’année dernière, ce qui n’est pas si mal. On a tendance à dire que cela s’est un peu stabilisé par rapport à l’année dernière, mais on va juger sur quatre semaines. Dans l’automobile, il y a des remises très importantes durant les soldes, certaines en dessous du coût de revient, parce que le secteur fait face à des demandes de voitures moins chères. On a besoin de trésorerie, donc on solde. Mais si on n’a pas assez commandé, faute de trésorerie, on ne peut pas solder beaucoup de produits. Sinon, il n’y aura plus rien en stock. Quel niveau de soldes mettre sans savoir ?
Propos recueillis par F.D.

