[DOSSIER] Projet d’accord de Bougival : un atterrissage compliqué

L’équipe de négociation UC- FLNKS relativise sa signature à son retour, lors d’une conférence de presse. © C.M.

Pour convaincre en Nouvelle-Calédonie, le projet d’accord de Bougival a besoin d’un soutien franc de toutes les équipes de négociation et de leur pédagogie. Pour l’heure, rien n’est gagné.

Coup de froid du côté de l’Avenir, à Magenta, vendredi 18 juillet. Après des jours de satisfecit depuis la Métropole, une voix dissonante. Devant la presse locale, à son retour, Emmanuel Tjibaou, chef de la délégation UC-FLNKS à Bougival, tempère ce qui est jugé comme un « emballement » : le document  signé est un « projet d’accord », une « version pas aboutie ». L’équipe de négociation s’est engagée sur des principes, sa mission s’arrête là et la négociation se poursuit au niveau du Front. « Il y a beaucoup de points qu’on n’a pas validés », ajoute même le patron de l’Union calédonienne (UC). Le document est « susceptible d’être amendé » et nécessitera aussi un travail avec des constitutionnalistes, des juristes et une « expertise des Nations unies », explique la délégation. La prise de distance est nette.

« SOUVERAINETÉ DE FAÇADE »

Trois jours plus tard, lundi 21 juillet, un communiqué de l’UC, concluant une commission exécutive élargie, démonte l’accord. « Les fondamentaux du peuple kanak n’y apparaissent pas », le projet présente « de très faibles perspectives de sortir du joug colonial et propose des attributs de souveraineté de façade », la nationalité n’en est pas une, « car assujettie à la nationalité française », « des verrous infranchissables » s’opposent au transfert des compétences régaliennes, la reconnaissance internationale « n’est pas clairement précisée » et le dégel du corps électoral est « synonyme de recolonisation du pays ». Pour l’UC, la méthode de dialogue pose aussi question, ainsi que la communication à l’issue de la signature.

La chaleur est quelque peu revenue le 23 juillet dans le communiqué suivant le bureau politique du FLNKS organisé le 22. L’avis rendu est cette fois « réservé ». Si ce projet prévoit la mise en place d’un État, d’une nationalité toutefois subordonnée ou encore la possibilité d’une reconnaissance internationale et régionale, « il est évident que la trajectoire vers la pleine souveraineté manque de perspectives claires » et « reste entravée d’obstacles (…) avec l’omniprésence de l’État à chacune des étapes à franchir ». Pour le bureau, il est indispensable que chacun puisse avoir un éclairage sur le document. Les groupes de pression (UC, PT, RDO, Dus, MOI, DA et CNTP) réuniront leurs instances respectives ce week-end avant de se retrouver le 2 août à l’occasion d’un congrès du FLNKS pour débattre et statuer.

Le chahut que l’on imagine entre les branches plus et moins radicales de l’UC et du Front continue de creuser le fossé avec le Palika. Le 19 juillet, ses négociateurs, Jean-Pierre Djaïwé et Adolphe Digoué, accompagnés à Paris de Victor Tutugoro pour l’UPM, ont été entendus lors d’un congrès extraordinaire, à Voh, par 30 structures et plus de 250 militants. Pour le mouvement, ce projet d’accord constitue « une avancée politique majeure », une « nouvelle étape dans la décolonisation et l’émancipation du pays », « une évolution partagée vers la pleine souveraineté de l’État de la Nouvelle-Calédonie en partenariat avec la France », partenariat qu’il défendait. Les structures sont invitées à le porter pour qu’il recueille « l’adhésion du plus grand nombre ». Chacun, dans les différentes délégations, a fait état du rôle majeur du Palika en faveur de la signature de la délégation UC-FLNKS.

ÉQUILIBRES FRAGILES

Calédonie ensemble, favorable à une « petite nation dans la grande » se retrouve aussi dans ce projet. « 80 % de ce compromis est ce que l’on défend de longue date », s’est réjoui Philippe Gomès, devant 200 militants, samedi 19 juillet. Mais Philippe Dunoyer, également signataire, s’inquiète : « Si on perd l’UC-FLNKS, c’est tout l’accord qui tombe ».

Les signataires de Calédonie ensemble expliquent le projet d’accord à leurs sympathisants. © C.M.

Les loyalistes, qui avaient été les premiers à parler d’accord « historique », craignent aussi les atermoiements de leurs partenaires. Sur Nouvelle-Calédonie La 1ère, dimanche 20 juillet, Nicolas Metzdorf a rappelé les règles : « Moi, ma signature, elle m’engage. (…) Les équilibres politiques dans cet accord sont fragiles, si on décide de toucher au texte, c’est tout l’édifice qui s’effondre », a-t-il ajouté.

La situation est aussi compliquée pour ces non-indépendantistes. « Nous avons, nous aussi, fait des pas, et on a un travail à faire où ce n’est pas forcément acquis au départ mais on le doit aux Calédoniens, estime Virginie Ruffenach. La représentante, se dit « un peu déçue » que certains « privilégient la déstabilisation ».

Pour communiquer, ce camp passe par des réunions quotidiennes de proximité qui selon elle, « se passent très bien ». « Dès qu’on donne des éléments d’explication, ça va beaucoup mieux. Les gens sont assez rassurés et comprennent que s’il y a des compromis, il n’y pas de reniements ». Outre certains points de l’accord, la difficulté pour toutes les délégations est de répondre aux incertitudes de ses futures déclinaisons (titre XIII de la Constitution française, loi organique spéciale, Loi fondamentale) dont on sait peu de choses.

En Polynésie française, Manuel Valls a redit, lundi 21 juillet, que l’absence d’accord « conduirait au chaos et de nouveau à la violence ». Le ministre d’État a appelé à la responsabilité des partis et à la patience : « Il faut se laisser encore quelques jours, quelques semaines, pour que chacun prenne pleinement conscience des avancées de Bougival », précisant néanmoins que l’accord ne peut être renégocié. L’histoire n’est pas terminée, juge Virginie Ruffenach, « on connaît le camp indépendantiste, il a toujours besoin d’une maturation ».

Chloé Maingourd