Le membre du gouvernement Philippe Blaise décrit des finances publiques prises entre chute des recettes, dette et déficits sociaux. Il défend un pilotage plus serré de la dépense et assume qu’à défaut d’économies, de nouvelles recettes devront être trouvées.
DNC : Comment en est-on arrivé à cette situation ?
Philippe Blaise : On avait pris de mauvaises habitudes d’engager des dépenses quand on avait beaucoup d’argent. On a créé des dépenses pérennes alors qu’on avait une recette exceptionnelle. En 2018, on a également eu une réforme ratée avec la TGC : elle devait rapporter 51 milliards et on a perdu huit milliards dans la manœuvre. Depuis 2014, on a aussi perdu de la population, donc des cotisants. Puis arrive mai 2024. La punition a été immédiate : on a perdu d’un seul coup 25 % de recettes fiscales. La Calédonie générait 209 milliards, on est tombé à 158 milliards. On n’avait plus de quoi financer les déficits structurels. Il y a eu un gros coup de frein à main forcé : on n’a pas eu le choix.
L’État apporte depuis environ 50 milliards par an. Est-ce que cela règle le problème ?
Cette aide, ce ne sont pas des subventions sèches. Ce sont notamment des prêts garantis par l’État (PGE, NDLR), donc de la dette nouvelle. Si plusieurs années de suite on fait 50 milliards de crédits, notre dette gonfle, gonfle, gonfle. Aujourd’hui, on est arrivé à une dette cumulée de 207 milliards. C’est une dette pays : elle a servi à maintenir à flot les provinces, les communes, la Cafat, les établissements publics, les hôpitaux. On doit solidairement tous la rembourser.
Quelle est désormais l’équation ?
L’État nous dit : « On vous donne 50 milliards tous les ans, mais votre situation se dégrade. Dites-nous comment vous allez stopper la dégradation. » Pour 2027, en additionnant le trou de trésorerie, la dégradation de la santé et des retraites et le remboursement des anciens PGE, la facture pouvait monter jusqu’à presque 70 milliards, en incluant l’atterrissage de 2026. On a obtenu de quoi ne pas être pris à la gorge. Mais il va quand même falloir un programme d’économies. On peut imaginer un objectif de dix milliards de marge de manœuvre. Tout ce qu’on ne réalisera pas en économies, il faudra aller le chercher en fiscalité. Soit on baisse quelque part, soit on va chercher de la TGC. Il ne faut pas mentir.
Où voyez-vous les principales économies ?
Il y a de l’optimisation possible dans les établissements publics. Mais le gros sujet, là où je pense qu’on a des marges de manœuvre, c’est la santé. Il n’y a pas de lien entre ceux qui fournissent l’argent et ceux qui génèrent la dépense. Ils ne se parlent pas, ils ne se concertent pas, il n’y a pas de pilote commun. Il n’y a pas aujourd’hui d’action concrète pour encadrer et stopper la dépense. Il y a eu des rapports, mais de façon dispersée. Il faut des inspecteurs des finances, des contrôleurs de gestion, des gens qui regardent dans le détail ce qu’on dépense, comment et où.
Il faut donc développer l’évaluation des politiques publiques ?
Je ne sais pas ce que ça veut dire, « évaluer les politiques publiques ». Je ne crois pas à ces grands concepts d’évaluation de politique publique qui veulent tout dire et rien dire. Moi, je crois aux choses opérationnelles. Je veux qu’on pose les termes du problème clairement : on n’a plus d’argent. Nous ne pouvons plus, même avec l’aide massive de l’État, nous permettre d’avoir des dépenses incontrôlées. Chaque franc dépensé, on doit savoir à quoi il sert.
Piloter un pays en difficulté, c’est comme piloter un avion en pleine tempête. Il faut des instruments. Il faut avoir la main ferme sur le manche pour corriger la trajectoire en permanence. Et ça, ça n’existe pas aujourd’hui en Calédonie dans la façon dont on gère la dépense de santé.
Mais anticiper les recettes fiscales et la croissance fait aussi partie du pilotage. Or les outils sont limités.
Non, mais ce n’est pas grave. Il y a deux écoles de pensée : celle de la planification, qui consiste à vouloir tout préparer à l’avance, savoir où on va. Et ce n’est pas comme ça dans l’entreprise. Dans l’entreprise, on accepte l’imprévisible et on s’organise pour l’imprévisible.
Faut-il alors augmenter les impôts ?
Je pense qu’il ne faut pas toucher à ce qui a un impact trop dur sur les personnes. Il faut que le pays soit attractif. On ne va pas taper sur la fiscalité des entreprises, on ne va pas taper sur la fiscalité des personnes. La meilleure solution, c’est l’assiette la plus large, parce que c’est là où c’est le plus indolore. Et donc ça, c’est la TGC. C’est aussi pour ça qu’il y a le projet de supprimer les droits de succession.
La TGC frappe pourtant proportionnellement davantage les ménages modestes…
Oui, mais enfin bon, il y a un débat là-dessus. Elle frappe la consommation. Donc quelqu’un qui consomme beaucoup parce qu’il a beaucoup d’argent, il paye plus. En valeur, c’est évident.
Les Calédoniens doivent-ils s’attendre à des sacrifices ?
Le but, c’est de préserver la dignité et les fondamentaux du service public. Il ne faut pas dégrader l’accès aux soins. Mais si on ne choisit pas notre politique d’effort, on nous l’imposera de l’extérieur. Les Calédoniens, si on leur explique pourquoi on fait les choses, si les choses sont équitables, sont prêts à faire des sacrifices. Nous ne devons pas subir, nous devons décider des efforts que nous sommes prêts à assumer pour garantir notre service public.
Propos recueillis par Mathurin Derel

