Pascal Lafleur, chef d’entreprise, et sa liste ont travaillé sur un projet institutionnel destiné à gagner en efficacité et à réaliser des économies qui seraient réorientées vers l’investissement. Ce projet devrait être affiné avec la société civile, puis présenté à l’État avant d’être soumis par référendum aux Calédoniens.
DNC : Vous souhaitez proposer un cadre institutionnel rapidement. Pourquoi ?
Pascal Lafleur : Parce que ce cadre institutionnel doit donner de la visibilité. Il doit permettre à la population, aux entreprises et aux investisseurs de se projeter. C’est cela qui ramènera la confiance et relancera l’économie, en parallèle, bien sûr, des mesures économiques que nous proposons pour permettre aux entreprises de tenir et aux gens de se nourrir (lire DNC 974).
Nous ne pouvons donc pas attendre. Beaucoup ont dit qu’il fallait patienter 18 mois, jusqu’à la présidentielle. Je constate que, depuis que nous avons insisté sur ce point, certains rétropédalent et reprennent nos propositions. Notre ambition est d’aboutir à une solution institutionnelle validée, y compris par le Parlement et le Congrès de Versailles, avant la présidentielle.
Quelle méthode proposez-vous ?
Nous avons travaillé sur une base qu’il faut affiner et compléter avec les Calédoniens. Dans les grands principes, nous proposons de dissocier l’élection provinciale de l’élection du Congrès.
Le Congrès a ses prérogatives, les provinces aussi, mais finalement, ce sont les mêmes élus qui décident de tout. Ce n’est pas cohérent et, surtout, pas efficace. Ces dernières années, ce contexte a rendu difficile l’avancée de nombreux dossiers. Nous proposons ensuite de réduire le nombre de provinces pour deux raisons.
La première est l’efficacité : j’estime que ce qui a été fait dans les provinces est largement insuffisant, ou a été mal fait, et que les populations concernées ne retirent pas les bénéfices du rééquilibrage qui devait avoir lieu. Je souhaite donc que les populations puissent être consultées afin de déterminer quelle province pourrait se rapprocher d’une autre.
La deuxième raison est budgétaire : la multiplication des provinces entraîne un coût important, que la Nouvelle-Calédonie n’a plus les moyens d’assumer. Il y a trop de dépenses de fonctionnement pour trop peu de résultats et pas assez d’investissement.
Le rééquilibrage tel qu’il avait été décidé était-il une erreur ?
L’idée de donner des pouvoirs aux provinces pour permettre aux Mélanésiens et aux indépendantistes d’exercer des responsabilités n’était pas mauvaise. Mais les résultats sont-ils à la hauteur des sommes engagées ? Les populations ont-elles vu un réel change- ment dans leur quotidien ? Il faut en tirer les conclusions et c’est pour cela que nous préconisons un audit de la provincialisation. Cela n’a jamais été réalisé.
Par ailleurs, la clé de répartition doit naturellement être revue, en adéquation avec la charge des provinces dans le cadre d’une nouvelle répartition des compétences.
Comment répartiriez-vous ces compétences ?
Je donnerais davantage de pouvoir aux communes, parce que je suis persuadé qu’étant plus proches des populations, elles sont plus à même de mettre en œuvre des actions rapidement et efficacement. Au niveau territorial, il faudrait regrouper les compétences qui donnent une cohérence et une stratégie pays.
Le tourisme, par exemple, on le voit, est un échec lorsqu’il est géré au niveau provincial. Le nickel aussi, tout comme la santé. Et lorsque certaines prérogatives n’engagent pas l’ensemble du territoire, elles peuvent rester au niveau provincial. J’ai donc mon idée, mais je ne veux pas trancher avant d’avoir consulté. Pour plus d’efficacité, il faudrait également réduire le nombre d’élus : 54 au Congrès, 40 à la province, c’est trop.
Justement comment inclure la société civile ?
Je souhaite que nous consultions les Calédoniens par le biais des instances représentatives de la société civile au sens large : les coutumiers, l’Église, les syndicats, les professionnels, les associations, etc. Un statut serait ensuite rédigé et présenté à l’État. Nous lui demanderions de le soumettre aux Calédoniens pour validation.
Si les Calédoniens le valident majoritairement, l’État devrait conduire le processus législatif permettant de faire adopter un nouveau statut pour la Nouvelle-Calédonie. À partir de là, nous repartirions sur de nouvelles bases, avec certainement de nouvelles élections. Selon moi, avant les référendums, les élus auraient dû se rapprocher pour travailler à une solution à proposer aux Calédoniens et à l’État. Ils n’ont pas effectué ce travail : ils s’en sont uniquement remis à l’État et rien n’en est sorti.
L’État, constatant cet échec, aurait dû, en tant que partenaire, changer de méthode, élargir la discussion et donner davantage la parole aux Calédoniens.
Certains voudraient avoir le monopole de l’étiquette non indépendantiste. Notre projet s’inscrit dans la France.
Quel est votre avis sur le corps électoral ?
Je considère que l’on ne peut pas rester indéfiniment avec un corps gelé et empêcher des personnes de s’exprimer sur les orientations politiques et économiques du territoire et des provinces. C’est contre-productif, parce que nous avons besoin d’attirer des gens, de leur donner confiance et de les inciter à investir.
Si on leur dit : venez faire fonctionner le pays, venez payer des impôts, mais vous n’aurez jamais le droit de vote, c’est problématique. Je suis toutefois conscient que les spécificités calédoniennes peuvent nécessiter que le corps électoral ne soit pas totalement ouvert et que l’on fixe une période pendant laquelle les nouveaux arrivants ne peuvent pas voter. Les personnes durablement installées doivent pouvoir s’exprimer, pas les gens de passage. C’est pour cela que je propose un délai de cinq à sept ans pour pouvoir voter.

Je veux que les choses soient très claires, parce que certains voudraient avoir le monopole de l’étiquette non indépendantiste. Notre projet s’inscrit dans la France. Nous ne sommes pas pour l’indépendance.
En revanche, je ne peux pas engager les générations futures, qui pourraient avoir envie de faire évoluer le statut, voire de quitter le giron français. Je dis simplement que nous avons besoin d’au moins cinquante ans pour remettre les choses à niveau. Si c’est le cas et que les Calédoniens souhaitent revoir le statut, accéder à l’indépendance ou avoir une relation différente avec la France, ce sera à eux de décider. Mais pendant cinquante ans, on n’en parle pas.
Je parle d’un tel délai parce que cela représente au minimum deux générations afin que tous les Calédoniens, quelle que soit leur ethnie, aient toutes les chances d’accéder à une bonne formation. Ce qu’il faut définir aujourd’hui, ce sont les modalités permettant, éventuellement, une évolution du statut, mais sans référendum fixé à l’avance.
Quelles sont vos attentes pour ce scrutin ?
Nous sommes engagés avec un programme complet. Si nous voulons l’appliquer, il faut gagner. Notre ambition est d’obtenir une majorité à la province et d’être suffisamment forts, au Congrès. Si nous n’avons aucun poids, ce sera un échec dont je prendrai la responsabilité personnelle et je resterai très inquiet pour l’avenir de la Nouvelle- Calédonie.
Je ne vois pas les sortants, de tous bords, changer de voie. Ils sont obstinés dans la radicalisation, le non-dialogue, le flou, la ségrégation. J’estime que certains, pour lesquels j’ai voté, nous ont trompés. Malheureusement, je crois que Les Loyalistes sont, inconsciemment, les meilleurs alliés des indépendantistes. Ils se présentent comme porteurs de sécurité, alors qu’avec eux nous avons obtenu tout l’inverse.
Propos recueillis par C.M.

