[DOSSIER] Niveau des élèves : « On constate que la jeunesse n’est pas une priorité »

Pour Fabienne Kadooka, de nombreux jeunes sont orientés vers des filières qui ne leur correspondent pas. Le choix a été fait il y a plusieurs années de favoriser la filière générale plutôt que les voies professionnelles. Photo C.M.

Fabienne Kadooka, secrétaire générale du SFP-CGC, en charge de l’enseignement secondaire public, le plus important syndicat des enseignants,  rappelle que les professionnels alertent depuis des années sur la mauvaise santé du système éducatif et la perte de niveau associée.

DNC : Quelles observations font les enseignants sur le niveau des élèves ?

Fabienne Kadooka : Ils nous disent que le niveau est très inquiétant et baisse chaque année. En troisième, certains élèves ont encore besoin d’aide pour l’apprentissage de la lecture. Normalement un élève ne doit pas entrer en 6e sans savoir lire et comprendre ce qu’il lit. Pour cela, il est primordial de mettre les moyens nécessaires dès l’école primaire.

L’accompagnement des primaires est inadapté ?

Oui, il est inadapté par manque de moyens humains. Les redoublements sont quasiment inexistants même pour les élèves en grande difficulté et bien souvent pour des raisons budgétaires. Nous ne sollicitons pas des redoublements mais au moins une réelle prise en charge de ces élèves. Les enseignants ont besoin que les parents soient également présents pour accompagner les enfants dans leur scolarité.

Les classes sont-elles trop remplies ?

En primaire, les effectifs sont souvent supérieurs à 20 élèves et au collège,  même si on évoque une moyenne à 22 élèves, ce n’est qu’une moyenne. Certains collèges, principalement de brousse ou des îles vont avoir des effectifs très bas, alors que ceux de la zone de Nouméa-grand Nouméa avoisinent souvent les 27, 28 élèves en collège et les 28, 30 en lycée général et technologique.

L’année dernière, notre syndicat a demandé au vice-recteur de profiter de cette baisse des effectifs pour alléger les classes. Cette demande était tout à fait légitime car cela aurait permis un meilleur accompagnement des élèves qui ont perdu un nombre important d’heures de cours entre le Covid et les émeutes. Malheureusement nous n’avons pas été entendus.

Les émeutes et le Covid ont-ils aggravé la situation ?

Ces évènements n’ont pas arrangé les choses mais ils ne sont pas les seuls responsables du niveau alarmant de nos élèves. De plus, les retards pris sur ces cours perdus n’ont jamais été rattrapés et aucun moyen n’a été donné aux enseignants pour tenter de « rattraper » les choses.

Vous alertez sur l’état des lycées…

L’État donne chaque année 1,2 milliard pour l’entretien et la rénovation des lycées. Or depuis 2012, nos lycées n’ont fait que se dégrader parce que cette enveloppe n’est jamais réinjectée en totalité. Elle est détournée par nos élus et ce, quels que soient les partis au pouvoir. On regrette fortement de constater que la jeunesse n’est pas une priorité. Il en est de même lorsqu’on constate la baisse importante des moyens alloués dans les collèges et les lycées pour les projets qui sont des leviers efficaces pour éviter le décrochage scolaire.

Le niveau des enseignants a-t-il reculé ?

Je sais qu’il y a un problème en primaire en mathématiques. Il faut absolument permettre à ces enseignants d’avoir confiance en eux dans toutes les disciplines. Dans le second degré, c’est un concours national. Normalement le niveau est correct, mais il y a eu des années où il manquait tellement de professeurs, qu’on a vu des personnes admissibles avec des notes très basses en mathématiques.

Cette profession souffre-t-elle d’un manque d’attractivité ?

Un enseignant est mieux payé ici qu’en Métropole mais globalement, ce n’est pas une filière qui attire. Ils se font malmener par des parents, ne se sentent pas soutenus par leur direction ni les institutions. Ils croulent sous l’administratif, ont une forte pression. Et dès qu’ils essayent d’innover, ils sont vite recadrés, souvent par des gens qui ne sont plus dans les établissements depuis longtemps. Ils souffrent d’un manque de confiance en leurs capacités.

C’est-à-dire ?

On ne leur donne pas assez d’autonomie. Dans les pays les mieux notés, en Estonie ou en Finlande, chaque établissement choisit son système éducatif et l’accent est mis sur le début de la scolarité. Il y a entre sept et neuf élèves pour un adulte, qui peut être un enseignant, mais aussi un éducateur, une assistante sociale, un orthophoniste, etc. On a eu, ici, des dispositifs qui marchaient très bien, comme la maîtresse de soutien en CP en province Sud pour la lecture. Il a été suspendu à la fin de la mandature. Pareil pour le dispositif Innov’École sur les rythmes scolaires. Les inspecteurs l’ont tué dans l’œuf, comme à chaque fois que ça part de la base.

Qu’est devenu votre livret de réforme remis aux institutions en 2019 et renvoyé en 2022 ?

Les enseignants ont travaillé un an sur ce projet. Nous proposions dans le primaire, des cours le matin, un accent sur les fondamentaux, et l’après-midi des activités, un travail avec les associations, à même de valoriser certains élèves, en sport, en théâtre… Cela permettait aux enseignants d’effectuer le travail réalisé lors des journées pédagogiques. On espérait pouvoir le tester dans quelques écoles. Nous avons remis ce livret à la mission interministérielle sur la Nouvelle-Calédonie. Ils ont été surpris que personne ne s’en soit jamais saisi.

Il y a quand même eu beaucoup de réformes ces dernières années. Toutes justifiées ?

Elles n’ont pas porté leurs fruits. Par exemple, le vice-recteur a décidé d’appliquer la réforme de la technologie en supprimant cette discipline en 6e, c’est regrettable. C’est une aberration de toujours faire un copier-coller de la Métropole alors que les études montrent que le système français ne fonctionne pas. Avec le transfert, on avait toute la marge de manœuvre pour chercher à enseigner autrement.

Depuis le transfert, quelles innovations ?

On a adapté un peu le programme en histoire-géographie. Il y a eu l’enseignement fondamental obligatoire de la culture kanak et des langues kanak sur la base du volon- tariat. Au collège, on a récupéré du temps en LV2 pour le français. Ça a vraiment été à la marge.

Propos recueillis par Chloé Maingourd