[DOSSIER] Lionel Loubersac : « Nous avons le plus grand océan du monde à portée de main »

Lionel Loubersac lors des premières Assises de l'économie maritime Indo-Pacifique, en octobre 2023, à Nouméa. (©C.M)

Biodiversité unique, positionnement géostratégique, grands programmes scientifiques à Nouméa… L’océanographe Lionel Loubersac plaide pour une économie bleue durable, capable sur la base de l’innovation, de diversifier l’activité et de créer des emplois. À ses yeux, l’urgence est de clarifier une stratégie publique, d’investir dans des infrastructures, notamment portuaires, et les compétences, en cherchant des financements internationaux.

DNC : La French Tech vous a confié une mission sur le potentiel d’innovation marine et maritime*. Alors que la Nouvelle-Calédonie dessine son avenir, pourquoi faut-il miser sur la mer ?

Lionel Loubersac : Dans mon rapport pour la French Tech, j’explique pourquoi la Nouvelle- Calédonie possède un véritable potentiel d’innovation bleue. Sa position sur les routes maritimes Asie–Australie/Nouvelle- Zélande est un atout : des navires passent près de chez nous et pourraient bénéficier de services, ce que l’une de nos startups, Subsea Professionnal Marine Services, a bien compris.

Nous disposons aussi d’une biodiversité maritime peu profonde remarquable – des lagons classés à l’Unesco – et d’une biodiversité profonde encore largement inconnue : en deçà de 500 mètres, une espèce sur deux reste à découvrir, qu’il faut certes protéger, mais avec des perspectives biotechnologiques à considérer.

Il faut aller voir, mais explorer sans détruire. Le territoire se situe sur Zealandia, un continent englouti dont l’existence n’est établie que depuis moins de dix ans, et il est plus proche de l’Antarctique que du Japon : le développement et la diversification des programmes scientifiques renforceront le rôle de Nouméa. En effet, le futur navire océanographique Michel Rocard, qui servira à ravitailler l’Antarctique, passera une partie de l’année à Nouméa. Et la CPS va déployer le navire Pasifika pour étudier les migrations thonières, avec, souhaitons-le, Nouméa comme base. Enfin plus largement, je dirais que l’insularité pousse naturellement à être plus inventif.

Où en est la stratégie du Livre bleu, lancée en 2016 par le Cluster maritime ? Le développement de l’économie maritime n’avance-t-il pas trop lentement ?

Oui, cela prend du temps. Contrairement à la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie reste encore trop peu tournée vers la mer : nous sommes un « caillou de Terriens », et la vie politique est absorbée par les questions de statut. Mais une stratégie maritime est désormais travaillée plus sérieusement. Pour accélérer, il faut un soutien public, pas forcément monétaire, mais plus affirmé à la créativité et à l’innovation.

Notre ZEE est immense à surveiller – comme celle de nos voisins, souvent au-delà d’un million de km2. Nous pourrions proposer des solutions régionales, et je suis convaincu que des financements internationaux se positionneront sur le développement durable maritime si nous proposons, avec nos voisins, des idées neuves et pertinentes. Or, nous en avons !

Vous participez régulièrement à des événements comme l’UNOC, VivaTech ou encore ChangeNOW d’où vous revenez. Pourquoi ce travail de réseau et de plaidoyer est-il important ?

L’UNOC a vraiment fait bouger les lignes. Il a notamment accéléré le dossier de la haute mer, c’est-à-dire celui des espaces maritimes internationaux qui ne relèvent plus de la juridiction des États, avec des protocoles de protection et de valorisation et il a aussi considéré le cas des îles. Avec la Polynésie française, nous avons défendu, à Nice, l’idée que les petits pays insulaires puissent exercer davantage de responsabilités dans leurs zones océaniques, au service de stratégies de développement « intelligent ». Ce principe a été repris par l’UNOC dans ses recommandations.

Quels équipements ou infrastructures manque-t-il aujourd’hui ?

Le premier manque, c’est une stratégie politique claire et transversale pour l’océan. Aujourd’hui, les responsabilités sont trop structurées en silos, ce qui complique l’action. Ensuite, des infrastructures structurantes sont indispensables, à commencer par le port. Nouméa est le premier port d’outre-mer en tonnage par son trafic (NDLR : en comptant le minerai) : la stratégie en cours sur la déconstruction, l’entretien et la réparation navale, les moyens de levage, est donc un levier majeur.

L’arrivée du Michel Rocard et du Pasifika va aussi créer du développement : nouveaux métiers, compétences techniques, numériques, électroniques et technologies avancées. L’enjeu est de faire du port de Nouméa un port scientifique et une base technologique pour le Pacifique.

Forme-t-on déjà à ces métiers ?

Il y a eu des dispositifs, comme l’École des métiers de la mer refondue dans le Giep NC, mais le marché reste trop étroit : les effectifs ne suffisent pas à absorber les coûts. Si l’économie bleue se développe, on formera davantage de Calédoniens – et on pourra aussi accueillir des étudiants de la région. C’est le sens du « Parcours éducatif mer en égalité hommes/ femmes » que nous avons lancé : sensibiliser la jeunesse aux enjeux maritimes et aux métiers de la mer pour créer des vocations.

Aujourd’hui, 17 établissements nous suivent en Nouvelle-Calédonie, ainsi que deux lycées au Vanuatu et deux en Polynésie. Le territoire doit articuler stratégie, infrastructures et éducation, puis formation de sa jeunesse.

Vous dites qu’il faut aussi des « success stories »…

Je reviens souvent à la crevette : cette filière a stabilisé des emplois en Brousse, généré des devises et elle s’est construite, à partir de rien, sur l’innovation. Dans les années 1970, la maîtrise de la chaîne biologique par l’Ifremer a permis de développer fermes, écloseries, production d’aliments et export, sans impact significatif sur le milieu naturel. Plus récemment, parmi les dossiers que j’ai recensés, une entreprise calédonienne, Terciel, conçoit des hydroports – des aéroports flottants – qu’elle exporte en Malaisie et bientôt en Indonésie.

On peut citer aussi Catamarine, qui fabrique des catamarans à partir de matériaux composites utilisant le bambou, disponible dans tout le Pacifique, léger, souple et solide, et qui sont des navires adaptés aux récifs et à la houle courte, avec des matériaux recyclables. Et d’autres projets émergent, comme le concept de navire-hôpital avec Aidocéan, association calédonienne, pour transporter des équipes médicales en contexte insulaire peu accessible.

Quel projet vous a le plus bluffé ces dernières années ?

Tous sont « bluffants » et je ne peux les citer. La Blue Tech, ce n’est pas seulement du numérique et de la high-tech, il y a aussi de la « low-tech », souvent plus simple. Ce qui m’a marqué, c’est la créativité dans la manière de raconter la science : une étudiante Ifremer/ UNC** s’est associée à une artiste pour présenter sa thèse sur les mangroves sous forme de bande dessinée. Il faut miser sur l’inventivité de notre jeunesse !

Vous insistez aussi dans votre rapport sur la place des femmes dans les projets émergents. Pourquoi ?

Le mérite de cette action revient, avant tout à ma collègue du parcours éducatif mer, Véronique Mollot, qui a fondé les « Elles des lagons ». Les raisons en sont que la complémentarité femmes-hommes est un facteur de performance et parce que, si l’on vise le développement durable, on ne peut pas laisser la moitié de la société de côté ! Les chiffres parlent : à l’échelle mondiale, seulement 3 % des marins sont des femmes (même si la tendance évolue). En France, 19 % des entreprises maritimes sont dirigées par des femmes ; en Nouvelle-Calédonie, 24 %. Et parmi les projets innovants que j’ai identifiés, près de la moitié sont portés par des femmes. Ça veut dire que les femmes sont innovantes.

La crise a-t-elle freiné les ambitions, comme dans d’autres secteurs ?

Certes, comme pour le Covid, les paquebots ont cessé leurs escales, mais ils reviennent. Paradoxalement, les entreprises maritimes ont souvent moins souffert que des activités plus « terrestres ». Nous en avons peu qui ont mis la clé sous la porte. En fait, l’aquaculture, la pêche ou encore les services portuaires restent indispensables. Le transport maritime a assuré la continuité : le port a continué à réceptionner nourriture, carburant et matériaux. Ces filières ont continué à fonctionner et, fait marquant, elles travaillent en bonne entente entre communautés.

C’est une force dont il faut s’inspirer pour bâtir une stratégie globale. Nous devons nous appuyer sur des approches convergentes entre la « Vision kanak de l’océan » et celle, plus occidentale, d’une autre partie de la population calédonienne.

Dans le contexte actuel, est-il plus difficile de financer ces projets ?

Il faut aller chercher l’argent là où il se trouve : sur les dispositifs internationaux liés au climat, à la biodiversité et aux océans, et en nouant obligatoirement des partenariats.

L’État vous a-t-il approché dans le cadre de la mission interministérielle ?

Le président du Cluster maritime a porté la voix du secteur sur l’entretien et la réparation navale, la déconstruction, comme l’idée d’un pôle scientifique adossé à un pôle bleu, que je travaille, largement plaidé par la French Tech NC. Parmi les entreprises innovantes que j’ai recensées, plusieurs se disent prêtes à intégrer un tel pôle. Ce serait un moyen de mutualiser des outils et des ressources humaines et ainsi d’aider les structures trop petites à franchir un cap.

Quelle Nouvelle-Calédonie imaginez-vous dans 25 ou 50 ans ?

Mon expérience, c’est que les pays – petits ou grands – qui ont misé sur l’océan ont toujours été gagnants ! Des Phéniciens à Venise, jusqu’à la Grande-Bretagne, des peuples ont créé de la valeur parce qu’ils ont innové, découvert, transporté, échangé et surtout parce qu’ils se sont ouverts aux autres. La Nouvelle-Calédonie a, à portée de main, le plus grand océan du monde : si elle s’y ouvre, elle a toutes les chances de gagner.

Mon souhait, c’est qu’elle soit exemplaire. Un autre projet illustre bien ce potentiel : le câble sous-marin « intelligent » TamTam entre le Vanuatu et nous, passant au-dessus d’une zone de subduction, qui sera capable de détecter en temps réel séismes et tsunamis est porté par une entreprise calédonienne, Pacific Peering.

Nous avons des pépites, mais elles restent trop méconnues et se connaissent encore trop peu entre elles. Mon rêve – car on peut encore rêver, n’est-ce pas ? – c’est une Nouvelle-Calédonie maritime profondément humaine – et pas uniquement terrestre.

Propos recueillis par Chloé Maingourd

* Étude Blue Tech NC : https// www.lafrenchtech.nc/bluetech-annuaire

** Naïna Mouras.