[DOSSIER] Mickaël Forrest : « Posons le débat sur un véritable schéma de mobilité »

« J’ai reçu le directeur de la mission interministérielle à Lifou. Des travaux sont en cours, note Mickaël Forrest. Je suis aussi en discussion avec des groupes industriels pour qu’ils viennent s’installer aux Loyauté. Il ne faut pas être fataliste. » © Y.M.

En première ligne face aux difficultés persistantes de transport et à leurs conséquences terribles sur le terrain, la province des îles Loyauté milite en faveur d’une réflexion collective sur l’élaboration d’un réel dispositif de circulation à l’échelle du territoire. Des urgences existent aussi. Rencontre avec Mickaël Forrest, président de la province des îles Loyauté. 

DNC : Depuis près de six mois, Maré et Ouvéa n’ont quasiment plus de réseau de transport. La compétence relève de la Nouvelle-Calédonie. Toutefois, quel rôle peut tenir la province des Îles ?
Mickaël Forrest : Un rôle tout d’abord de facilitateur par le dialogue. C’est en cours. Pendant la campagne des élections provinciales, l’ensemble des groupes politiques, ayant obtenu au final des élus, se sont engagés à se saisir du dossier. Nous aimerions, il est vrai, que les avancées soient plus rapides. Avec la visite du président du gouvernement, Milakulo Tukumuli, à Lifou jeudi 6 août, un cadre de travail s’est dégagé. Il y a une difficulté supplémentaire pour la province : le tissu économique continue à subir.

Cette crise de 2026 n’est pas la crise d’une compagnie ou d’un groupe politique. C’est la défaillance simultanée d’un système en place depuis plusieurs décennies. Rien n’est organisé. Le transport n’est pas, en effet, une compétence provinciale, d’ailleurs le président Tukumuli a signalé qu’il est inadmissible de voir la province supporter seule l’axe Lifou-Nouméa, par exemple, avec le Betico. C’est la crise d’un système qu’il faut vite saisir malgré les difficultés financières de part et d’autre. Charge à nous de pouvoir maintenir le dialogue avec un contenu qui respecte l’ensemble des considérations.

« Rien n’est organisé », c’est-à-dire ?
Le modèle économique du transport aérien domestique, la complémentarité entre l’aérien et le maritime – jamais organisée –, le financement de la continuité territoriale, dont la Chambre territoriale des comptes a relevé les faiblesses, et une gouvernance éclatée entre plusieurs niveaux de collectivités ont cédé ensemble. Traiter ces sujets séparément, au rythme des urgences, c’est préparer la crise suivante.

D’où le « cadre de travail » discuté avec Milakulo Tukumuli ?
Le cadre de travail, c’est pouvoir organiser cette politique de transport, qui n’a jamais été. Même si plusieurs accords ont été signés, plusieurs schémas validés, notamment le schéma NC 2025. Ils n’ont pas été respectés en totalité. Je l’ai dit et je le dirai encore : les Îles sont les laissées-pour-compte.

Le développement né du rééquilibrage n’a pas trouvé écho jusqu’aux Îles, notamment en raison de compétences qui relèvent de la Nouvelle-Calédonie.

Nous allons, d’ici un mois maximum, organiser un séminaire au niveau de la province des Îles avec tous les groupes politiques.

Vous avez évoqué la mise en place d’un schéma des transports pendant la mandature…
Bien sûr. J’ai rappelé aussi l’ensemble des infrastructures portuaires et aéroportuaires présentes dans les Îles, qui nous donnent des opportunités. Quand on voit le port de Wé, avec une liaison vers Tanna au Vanuatu, par exemple. Il faut y travailler. Même chose pour l’aéroport international de Wanaham, à Lifou, qui a bénéficié d’un financement Nouvelle-Calédonie-État.

On doit créer les conditions pour que ce bel investissement soit utilisé à sa capacité réelle. Vers le Vanuatu, par exemple. Notre troisième vice-présidente [Marguerite Piaa] s’est déplacée dernièrement à Port-Vila pour échanger avec le gouvernement et l’aviation civile du Vanuatu, notamment sur la location de Dornier [avion]. Et ce, dans le but d’apporter un souffle nouveau à Air Oceania.

Nous allons, d’ici un mois maximum, organiser un séminaire au niveau de la province des Îles avec tous les groupes politiques. L’idée est de marier nos programmes et de voir comment nous pouvons agir vite sur des sujets fondamentaux, comme celui du transport.

Des critiques sont émises à l’encontre de la gestion de la compagnie aérienne Air Calédonie. Les entendez-vous ?
Air Calédonie est une société majoritairement détenue par l’Adanc, l’Agence pour la desserte aérienne de la Nouvelle-Calédonie, un établissement public administratif du territoire. Charge notamment au président, Milakulo Tukumuli, d’apporter les réponses.

De même, concernant Aircalin, les aléas des systèmes aéronautiques sont propres à chaque compagnie aérienne du monde. En tant que nouvel administrateur de l’Adanc, j’aurai l’occasion, dans les prochaines semaines, de voir réellement l’état des dossiers, notamment techniques. Nous allons accueillir un nouvel Airbus [A350-900, dont la livraison est attendue en décembre], ce qui va offrir d’autres opportunités.

Il faut ramener la sincérité dans les débats. Mais je vois surtout dans cette crise au niveau d’Aircalin, la possibilité de pouvoir passer un autre cap, avec, pourquoi pas, la fusion avec Air Calédonie. J’ai porté ce sujet, avec l’objectif de mutualiser sereinement les différentes opérations support. Puis, de construire une dynamique de promotion internationale du tourisme, et ainsi accompagner cette relance économique que l’on appelle tous de nos vœux.

Je ne suis pas contre le transfert à Tontouta, sauf que l’opération s’est faite dans la précipitation et a été mal préparée.

Air Calédonie doit-elle revenir ou non à l’aérodrome de Magenta ?
Je ne suis pas contre le transfert à Tontouta, sauf que l’opération s’est faite dans la précipitation et a été mal préparée. On observe aujourd’hui un tas de difficultés. Il manque à Tontouta des prérequis pourtant identifiés dans le schéma de mobilité d’il y a dix ans.

Ramenons donc les vols vers Magenta et posons le débat sur un véritable schéma de mobilité pour le pays qui prenne en compte l’ensemble des possibilités en matière d’infrastructures. Faisons en sorte que les politiques publiques que nous allons attacher ensemble, demain et après-demain, perdurent et ne reviennent pas comme un boulet de canon tous les trois ans.

La circulation vers les Îles peut-elle néanmoins se rétablir à court terme ?
Une mission transpartisane va se rendre à Paris en septembre. Ces élus vont aller chercher de l’argent, pour quels secteurs ? Depuis cinq ans, combien de milliards de francs avons-nous mis dans l’industrie du nickel ? On appelle à la solidarité de la famille de la Grande Terre vers la famille des Îles : l’idée est de dégager une partie de la somme obtenue pour relancer les avions vers Magenta, rouvrir les hôtels, remobiliser tout le personnel qui s’est investi dans les différents outils de développement.

Il faut continuer à construire en faveur d’une relance transversale. Nous venons de valider plusieurs dossiers de promoteurs privés aux Loyauté. Il est de notre responsabilité d’accompagner le pouvoir d’agir des populations.

L’ancien président de la province, Mathias Waneux, avait signalé l’urgence du vote de l’accord de garantie de la Nouvelle-Calédonie pour le financement du bateau Betico 3. Où en est le projet ?
Le projet est toujours en cours, mais un ensemble de leviers financiers doit être sécurisé avec les partenaires, les banques, les créanciers… Encore une fois, lorsque nous sommes en difficulté financière, comme aujourd’hui, il est bien difficile d’aller discuter avec les organismes financiers, qu’ils soient bancaires ou non.

Nous venons de créer la commission transports. On aurait dû la créer dès 1991.

Estimez-vous que la province a commis des erreurs par le passé dans ce registre des transports ?
La province n’avait pas, jusqu’ici, d’organe politique qui s’occupait des transports. C’était tantôt l’administration, tantôt la commission infrastructures, etc. Nous venons de créer la commission transports. On aurait dû la créer dès 1991. On s’est donné maintenant les moyens politiques pour s’investir dans cette dynamique.

Des Loyaltiens se rendent vers la Grande Terre avec des pêcheurs. N’est-ce pas grave d’en arriver là ?
C’est le pouvoir d’agir des populations, lorsque la puissance publique est absente. Il date de la nuit des temps. J’ai eu l’occasion de discuter avec plusieurs pêcheurs. Une certaine lassitude s’installe parce qu’ils n’ont pas fait ça pour que cette action s’inscrive dans la durée. C’était au départ ponctuel, pour des besoins spécifiques. Mais le besoin perdure.

Il faut s’organiser, créer les conditions, notamment avec les Affaires maritimes pour instaurer un dialogue qui, une nouvelle fois, amène à une issue respectueuse de toutes les parties.

Une des conséquences de la rupture des transports est d’ordre sanitaire. Les patients ne peuvent pas se rendre systématiquement à Nouméa pour des examens…
Il y a toujours les Evasan. Nous comptons sur l’appui des services du Médipôle et de l’État pour maintenir une organisation de crise. Parce que nous sommes en crise, sanitaire et financière. Il faut regarder la réalité en face.

Les dispensaires sont en sous-effectif. Que faire ?
Je le sais, la situation est difficile actuellement pour le personnel de santé dans les dispensaires, les difficultés s’accumulent, j’ai une pensée pour eux. Nous sommes tributaires, comme tous les dispensaires du territoire. Nous nous basons actuellement sur la seule possibilité en vigueur, c’est-à-dire le programme avec l’Ordre de Malte. Nous avons lancé aussi quelques avis de vacance de poste et sollicitons le réseau des médecins et autre personnel de santé.

Nous avons été mis devant le fait accompli sur les différentes procédures de redressement judiciaire.

Les difficultés financières de la province handicapent-elles ce principe même des transports ?
Oui. Par exemple, au dernier conseil d’administration de la Sodil [Société de développement et d’investissement des îles Loyauté], nous avons été mis devant le fait accompli sur les différentes procédures de redressement judiciaire, avec le tribunal. L’idée est de donner un souffle nouveau à l’ensemble de ses filiales, dans le domaine agroalimentaire, touristique, du transport…

Ces filiales souffrent…
Elles sont en fin de vie. Les hôtels souffrent de l’absence de touristes, etc.

Je soulèverais un point. On l’a vu lors de la dernière séance du Congrès sur les comptes administratifs 2025 de la Nouvelle-Calédonie : l’ensemble des chiffres avancés, notamment par le gouvernement, n’est pas au rendez- vous. Pourquoi ne pas inclure cela dans le cadre de la mission transpartisane, à Paris, en septembre ?

Il ne faut pas nous donner de faux espoirs. J’appelle à davantage de responsabilité. On doit sortir ensemble de cette crise, financière et des transports. Encore faut-il que l’intérêt de toutes les parties soit respecté.

Le traitement de la dette de la province, qui s’élève à 4 milliards de francs, figurait au programme des élections provinciales. Quelles actions sont prévues ?
Il reste entre 3,5 et 4 milliards de dette. Nous avons aussi surtout parlé de rupture budgétaire. Une partie de la dette concerne les impayés, en raison d’une mauvaise gestion qui a affecté fortement la collectivité. On y travaille. Il y aura une communication officielle très bientôt.

On parle de dette, mais il faut mettre aussi en avant le fort potentiel des Îles, qu’il soit humain, naturel ou lié aux différentes fêtes qui doivent se tenir, malgré les difficultés.

Propos recueillis par Yann mainguet