[DOSSIER] Lise Leroy, docteure en biologie : « Le premier facteur de prolifération est l’humain »

Lise Leroy mène ses expérimentations en partie grâce aux particuliers, qui la contactent dès qu’ils détectent des larves ou des scarabées rhinocéros adultes. © DR

L’Institut agronomique néo-calédonien (IAC) est l’un des acteurs du plan de lutte contre le scarabée rhinocéros du cocotier. Accompagnée de ses collègues, la chercheuse Lise Leroy, docteure en biologie des populations et écologie chimique, développe, entre autres, des solutions biologiques afin d’éviter la propagation de l’insecte.

DNC : Quels moyens de lutte contre le scarabée rhinocéros ont été mis en place depuis son introduction sur le territoire en 2019 ?
Lise Leroy : Dès le début, le Service d’inspection vétérinaire, alimentaire et phytosanitaire (Sivap) a été très présent au niveau de la Tontouta, en posant de nombreux pièges à phéromones, afin d’éviter la propagation de l’espèce. Ils ont également commencé à expérimenter l’Ory-x, un biopesticide composé d’un champignon censé lutter contre les ravageurs. Il n’est pas uniquement destiné au scarabée, mais peut avoir une action létale sur les adultes et les larves. Ils ont traité des gîtes de larves, c’est-à-dire les composts ou terreaux.

À quoi ressemblent les pièges à phéromones ?
Il s’agit d’un seau sur lequel est disposé un grillage. Ce dernier a une maille assez large afin pour que le scarabée puisse y entrer, et suffisamment étroite pour qu’il ne puisse pas en ressortir en volant. La phéromone est suspendue au grillage. À l’intérieur du seau, il est aussi possible d’y placer de la bourre de coco afin de l’attirer. Ce piège peut a priori être réalisé par tout le monde, en recyclant par exemple des vieux pots.
Le problème, c’est que la phéromone commercialisée aujourd’hui appartient à un sous-type de l’Oryctes rhinoceros. Par conséquent, elle a une efficacité moindre. Selon des publications scientifiques, elle est tout de même capable de capturer 30 %, voire 40 %, de la population de scarabées environnante, autant des mâles que des femelles.

Mettre en place une nouvelle phéromone peut mettre 10 à 15 ans.

N’est-il pas possible d’opter pour la phéromone adéquate ?
C’est un travail très long à réaliser. Mettre en place une nouvelle phéromone peut mettre 10 à 15 ans. Il faut dans un premier temps réussir à la récolter, parce qu’elle n’est pas produite tout le temps, mais uniquement à certains moments du cycle de vie de l’insecte. En plus, le scarabée est un animal nocturne. Tout ceci explique que la recherche sur les phéromones est très compliquée. Néanmoins, elle reste un outil de surveillance qui permet de capturer certains individus et qui, combiné à d’autres moyens, peut contribuer à gérer le ravageur.

D’autres difficultés venant limiter l’efficacité de ce plan d’action existent-elles ?
Le premier facteur de prolifération des larves et des scarabées est l’humain. Les difficultés concernent principalement la vente de compost, notamment de particulier à particulier. Une campagne de sensibilisation est menée par le gouvernement, la Chambre d’agriculture et de la pêche et l’Agence néo-calédonienne de la Biodiversité, mais il n’en reste pas moins que chaque personne s’investit comme elle le souhaite. Nous ne pouvons pas forcer les particuliers à ne pas faire de compost ou à acheter tel ou tel produit. Hormis les sensibiliser et leur exposer la gravité de la situation, nous ne pouvons rien faire pour les personnes qui ne se sentent pas concernées.

Même si les arbres de prédilection du scarabée rhinocéros sont les cocotiers et les palmiers, il est quand même capable d’attaquer d’autres arbres

Sur quelles solutions travaillez-vous au sein de l’IAC ?
Nous faisons de la lutte biologique sur deux aspects. D’abord, via ce que l’on appelle les champignons entomopathogènes, spécifiques aux insectes. L’objectif est de comparer les différentes souches de ce champignon afin de déterminer laquelle a le plus d’impact sur les scarabées. Nous les testons à différents dosages, sur les adultes comme sur les larves. Plus spécifiquement sur les composts ou les tas de déchets verts où les scarabées rhinocéros pondent. Une première partie des résultats de cette expérimentation devrait être disponible avant la fin de l’année. Ce projet est financé par la province Sud, pour deux ans. La convention prendra fin en février 2027.
Un autre projet, financé par le Fonds Pacifique, se concentre sur les nudivirus. Ce sont des virus qui agissement également sur les scarabées. Nous travaillons avec deux chercheurs néo-zélandais, qui ont déjà expérimenté l’infestation par nudivirus au Vanuatu. De notre côté, nous récoltons des scarabées vivants, faisons de la génétique, puis nous les envoyons en Nouvelle-Zélande, où nos collègues réalisent des tests afin de voir s’ils réagissent de façon positive ou pas au virus. Nous voulons nous assurer qu’il est réellement spécifique à l’Oryctes rhinoceros, afin qu’il n’y ait pas d’impact sur les autres scarabées endémiques. L’objectif est aussi de préserver notre biodiversité, et notamment nos palmiers royaux. Même si les arbres de prédilection du scarabée rhinocéros sont les cocotiers et les palmiers, il est quand même capable d’attaquer d’autres arbres.

Lesquels ?
Le niaouli, par exemple. Le Sivap a observé que sur certains de ces arbres, le scarabée rhinocéros avait creusé l’écorce pour pénétrer à l’intérieur. Nous ne savons pas s’ils ont réellement consommé la sève, mais nous pouvons constater que d’autres arbres et plantes peuvent faire office de nourriture, s’il n’y a pas de cocotiers ou de palmiers à proximité. D’autres observations similaires seront certainement réalisées dans le futur.

Propos recueillis par Nikita Hoffmann