[DOSSIER] Les cônes marins, une source prometteuse pour la médecine

Matthieu Mancebo (sur la photo) et Julien Ravel ont perfectionné leur méthode d’extraction dans leur petit laboratoire, situé à Nouméa. (©DR)

Lancée officiellement en 2021, la société Game of Cônes ambitionne d’exploiter le venin des cônes calédoniens comme piste thérapeutique pour traiter les douleurs chroniques ainsi que les maladies cardiovasculaires ou neurologiques. Mis en pause depuis un an, le projet connaît aujourd’hui un nouvel élan.

Lorsque le cône, ce petit mollusque marin visible sur les plages calédoniennes, se sent en danger ou s’apprête à capturer une proie, il dégage un venin très puissant, capable de paralyser, voire de tuer un humain. Si les Calédoniens connaissent son danger, ils ignorent néanmoins son potentiel thérapeutique. Depuis les années 2000, certaines molécules issues de ce venin sont utilisées dans la fabrication de médicaments contre la douleur chronique, avec une efficacité bien supérieure à la morphine, mais sans effets d’accoutumance.

C’est sur cette piste prometteuse que travaille depuis 2021 la start-up calédonienne Game of Cônes, fondée par Matthieu Mancebo. Son intérêt pour les propriétés thérapeutiques du venin des cônes débute en 2018, lorsque sa femme développe une maladie auto-immune, source de douleurs chroniques.

Pendant deux ans, le kinésithérapeute mène des recherches approfondies sur cette alternative. « C’est durant cette période qu’il a découvert que sur 700 espèces répertoriées dans le monde, plusieurs centaines se trouvent dans les eaux calédoniennes, dont certaines endémiques au territoire », précise Julien Ravel, son associé, qui rejoint l’aventure en 2020. Une ressource importante, qui « peut réellement apporter un « plus » au pays ».

MÉTHODE « ÉCO-RESPONSABLE »

Ensemble, ils s’entourent de scientifiques, achètent du matériel, obtiennent des autorisations de récolte délivrées par la province Sud, intègrent le pôle innovation de La Technopole et mettent sur pied un petit laboratoire à Nouméa, où ils réalisent des tests. Leur méthode se veut « éco-responsable » : les cônes capturés – principalement sur les plages de la province Sud – sont relâchés en mer au bout d’un mois. « À l’issue de ce laps de temps, le cône perd son instinct de défense, donc son venin diminue en qualité. C’est pourquoi nous les relâchons en mer à ce moment-ci, et nous en capturons d’autres », explique Julien Ravel.

Contrairement à d’autres entreprises mondiales qui cassent les coquilles pour récupérer le venin – et donc tuent les cônes, Game of Cônes applique un processus non invasif : « Nous prenons un petit poisson avec une pince et l’agitons devant le cône. Une fois qu’il sort son dard de sa coquille, nous retirons le poisson de l’aquarium et venons récupérer le venin avec une fiole ».

Aujourd’hui, cela fait six ans que Game of Cônes existe. Malgré les nombreuses étapes franchies ces dernières années, les financements manquent, pour faire éclore le projet.

Peu avant les émeutes, elle avait obtenu une validation de subvention de la part du gouvernement, pour pouvoir réaliser une étude de marché internationale. Malheureusement, mai 2024 a éteint cette opportunité. Mis en sommeil durant un an, le projet revient néanmoins sur la table : il y a deux semaines, une rencontre s’est tenue avec l’Institut Pasteur, pour un éventuel partenariat. « S’ils acceptent, les venins des deux espèces de cônes* qui nous intéressent pourraient être analysés par des chercheurs, et une aide du gouvernement français pourrait être débloquée », précise Julien Ravel.

Outre la pharmacologie, l’entreprise envisage d’utiliser le venin de cônes à destination de la cosmétique, des soins vétérinaires, et de kits de recherche pour certains laboratoires. Ces perspectives permettraient de générer des revenus dans les prochaines années.

Nikita Hoffmann

*Dont une espèce endémique à la Nouvelle-Calédonie.