Plus d’un an après les émeutes, la situation financière des petits artisans du bâtiment reste fragile. L’incertitude continue de peser sur leur activité, avec des perspectives réduites sur les mois à venir.
Jordan Loirat est affirmatif : son taux d’activité est « largement meilleur que l’année dernière ». En 2024, ce carreleur indépendant a perdu 58 % de son chiffre d’affaires. Actuellement, même s’il ne réalise « pas de gros projets », il est sûr de travailler jusqu’à la fin de l’année.
À ses côtés, Pierre Guillet, menuisier, acquiesce. Contrairement à son ami, lui n’a pas eu de baisse d’activité à la suite des émeutes. « Ça s’est bien enchaîné et cette année aussi », décrit-il. Des situations plutôt positives qui, ils le savent, ne sont pas représentatives de l’ensemble du secteur. Dans leur entourage, de nombreux artisans du bâtiment vivent des moments difficiles. « Il y en a davantage qui galèrent que le contraire […] La réalité, c’est que le monde de l’artisanat ne va pas bien en ce moment, qu’il s’agisse de petits ou gros artisans. Ce qui sauve certains, c’est leur bonne réputation, et s’ils sont installés depuis longtemps ou pas », assurent les deux hommes.
« DANS LE ROUGE »
Plombier depuis plus de 20 ans, Jean-Paul Sarran n’a réalisé que trois chantiers en 2025. Pour « survivre », il est obligé d’être polyvalent et effectue quelques travaux de maçonnerie et de rénovation chez les particuliers. « J’ai la réputation que je me suis forgée depuis toutes ces années », mais ça ne suffit pas, partage-t-il. À la fin du mois, il déposera le bilan de sa société et prendra sa retraite. « Je n’arrête pas parce que j’en ai marre. J’arrête parce qu’il n’y a plus de travail », insiste-t-il.
Plombier également, Rémi a dû se réinventer afin de pouvoir surnager financièrement. À la suite des émeutes, « j’ai vu une baisse des demandes de plus de 50 % de la part des agences immobilières avec qui je travaillais exclusivement », raconte-t-il. Il y a encore trois mois, « j’étais dans le rouge ». Il a alors commencé à alimenter ses réseaux sociaux et à réaliser des vidéos publicitaires, afin d’intéresser des particuliers. Une décision qui lui a été bénéfique. « Ça marche, et le travail repart bien », assure-t-il.
INCERTITUDES
Si la plupart des artisans du BTP ont retrouvé du travail, beaucoup témoignent d’un sentiment d’incertitude lié à l’avenir. « Je peux avoir du boulot pendant trois mois et au mois de janvier, ne plus rien avoir. On n’est pas encore dans un contexte économique où on peut avancer sereinement », indique Jordan Loirat. Dans la zone VKPP (Voh-Koné-Pouembout-Poya), où l’économie a été mise à mal par la fermeture de l’usine de KNS, Alain*, carreleur depuis plus de trente ans, a vu son activité baisser de 50 %.
Bien que des chantiers soient programmés jusque dans les trois prochains mois, « je n’ai aucune visibilité pour l’année prochaine ». Une situation qui ne lui était pas arrivée depuis 25 ans. « Il y a très peu d’appels d’offres et cela n’est pas près de s’arranger, estime-t-il. Tant que l’usine ne rouvre pas, ça va être de la survie. »
Si tous sont unanimes sur le fait qu’il « faut un équilibre politique » pour que leur activité reparte « comme avant », certains insistent également sur la nécessité de former les jeunes dans le secteur du BTP. « En termes de formation, il n’y a pas grand-chose dans le bâtiment ici, se désole Jordan Loirat. Il faudrait que la politique de relance inclut également cet aspect-là. Cela pourrait plaire à certains jeunes ».
Nikita Hoffmann
*Prénom modifié
L’artisanat du BTP en chiffres
Selon l’Observatoire de la Chambre de métiers et de l’artisanat, au mois d’août 2025, il y a eu 39 créations d’entreprise pour 50 radiations, après deux mois positifs.
Sur un an glissant, d’août 2024 à août 2025, les effectifs du bâtiment ont reculé de 3,11 %. Fin 2024, 28% des artisans du bâtiment déclaraient une activité quasi nulle.

