[DOSSIER] À Paris, le monde économique expose, une nouvelle fois, son inquiétude

Les représentants du MEDEF, de la CCI, de la CMA, ainsi que des syndicats de salariés ont participé à l’ouverture du Sommet sur la Nouvelle-Calédonie par le président de la République Emmanuel Macron mercredi 2 juillet au palais de l’Élysée à Paris. Photo : Ludovic MARIN / POOL / AFP

Parallèlement aux discussions politiques, l’État a organisé un sommet économique et social en fin de semaine dernière. Sans annonce majeure pour le territoire.

Le format était inédit et a emporté l’adhésion. Pendant deux jours, jeudi 3 et vendredi 4 juillet, les acteurs du monde économique, chambres consulaires, organisations patronales, mais aussi syndicats de salariés et des représentants de la société civile comme le Sénat coutumier ont pu échanger avec l’État, le gouvernement calédonien et les délégations politiques conviées à discuter du futur accord dans le cadre des « discussions de Bougival ».

« Il était temps de mettre tout le monde autour d’une même table », souligne la Confédération des petites et moyennes entreprises de Nouvelle-Calédonie (CPME NC). « On s’est battus pour que ce rendez-vous ait lieu et que l’on ne décorrèle plus la reconstruction de l’avenir institutionnel », se satisfait de son côté le président de la Chambre de commerce et d’industrie de Nouvelle-Calédonie (CCI-NC), David Guyenne.

Fin avril, alors que depuis des semaines les élus calédoniens échangeaient sur un possible accord, NC Éco, dont est membre la CCI, s’inquiétait en effet d’« une architecture institutionnelle [hausse du nombre d’élus au Congrès, renforcement des compétences des provinces] laissant envisager de nouvelles dépenses publiques » sans être accompagnées « mesures concrètes pour favoriser la croissance » dans la proposition de l’État issue de ces semaines de discussions. Un vide qui avait d’autant plus froissé les partenaires sociaux, qu’ils avaient tous fait part de leurs propositions pour sortir le territoire de l’ornière, notamment dans le cadre des travaux du PS2R (sauvegarder, refonder, reconstruire).

Le message semble donc avoir été entendu par Paris, qui en associant la société civile aux discussions, a également pu mettre les responsables politiques face à leurs responsabilités après l’échec des discussions de Deva, début mai. Car le constat dressé lors de ces deux jours n’est pas nouveau, mais sans appel : l’économie calédonienne ne survit que grâce à une aide massive de l’État, qui représente aujourd’hui 24 % du PIB (contre 16 % avant la crise), soit 1,19 million de francs Pacifique par an et par Calédonien (550 000 francs avant 2024). Or, les participants sont unanimes : il sera impossible de redresser la barre sans retour à la stabilité politique.

PAS DE RELANCE SANS STABILITÉ

Devant les élus calédoniens, les partenaires sociaux ont donc rappelé tour à tour leurs inquiétudes, mais aussi leurs propositions. « On a bien sûr voulu redire que l’économie était au bord du gouffre et que le sort des usines de nickel, la diversification économique devaient être une priorité, mais on a aussi voulu replacer l’humain au cœur des préoccupations », souligne Alexis Falematagia, secrétaire général adjoint de l’Union des syndicats ouvriers et employés de Nouvelle-Calédonie, car « derrière ces chiffres, il y a des familles qui n’arrivent plus à vivre dignement, un coût de la vie parmi les plus élevés du Pacifique, des logements inaccessibles, des inégalités territoriales et communautaires qui explosent. Et pourtant, l’indifférence persiste. Comme si cette souffrance n’était pas audible. » Or, « aucune solution politique ne pourra s’imposer sans réponse sociale. Et aucune relance ne sera pérenne sans stabilité institutionnelle », estime l’Usoenc.

LIGNES ROUGES

Le ton a également été grave du côté du patronat. « L’économie calédonienne n’a jamais été aussi affaiblie. Elle est en faillite et les conséquences tangibles se lisent dans la vie quotidienne de milliers de Calédoniens qui font face aux plus grandes difficultés pour leurs besoins essentiels : se nourrir, se loger, se déplacer, se soigner », a souligné Mimsy Daly, la présidente du Mouvement des entre- prises de Nouvelle-Calédonie (Medef-NC), en rappelant, elle aussi, le nécessaire retour à la stabilité : « Le monde économique calédonien n’attend plus de discours ni de reports. Il attend des décisions claires, une vision assumée et un engagement sans ambiguïté : la Nouvelle-Calédonie, dans toutes ses composantes, veut-elle s’engager clairement sur le chemin du développement économique et social ? » Éducation, intégration de l’économie coutumière, réduction des inégalités, réformes à mener : « On a tracé des lignes rouges sur ce qu’il est impératif de faire pour que plus jamais le 13-Mai ne se reproduise », estime David Guyenne.

Les acteurs économiques se sont retrouvés jeudi 3 et vendredi 4 juillet au ministère des Outre-Mer pour évoquer la consolidation des finances publiques, la diversification économique ou encore l’industrie du nickel., Photo : Ministère des Outre-mer.

LA MISSION INTERMINISTÉRIELLE RELANCÉE

Mais si les uns et les autres ont eu l’occasion de (re)dire leur vision de l’avenir, les avan- cées obtenues lors de ce sommet semblent bien maigres. Certes, « nous avons eu la garantie qu’il y aura un volet économique et un volet social adossés à tout grand accord qui serait signé », se félicite David Guyenne, le président de la CCI, mais aucune aide nouvelle n’a été annoncée.

L’épineux dossier du nickel est renvoyé à un autre « sommet », qui pourrait avoir lieu au mois d’août, selon le ministre des Outre-mer, Manuel Valls. Le coût de l’énergie sera, lui aussi, traité à part et plus tard. Le souhait d’une politique de « grands travaux » (port autonome, nouveau centre pénitentiaire, etc.), porté unanimement par les partenaires sociaux pour soutenir l’emploi, a été entendu, mais n’a pas fait l’objet d’annonce.

Seule satisfaction, la remise en route d’une mission interministérielle avec l’assurance, selon plusieurs participants, que « celle-ci survivra à tout remaniement ministériel ou changement de gouvernement », la précédente mission interministérielle, conduite par Emmanuel Moulin, ayant elle sombré en même temps que le gouvernement Barnier. À sa tête, Claire Durrieu, haut-fonctionnaire du ministère de l’Économie, qui s’est aussitôt mise au travail. La première réunion entre la cheffe de la mission et les partenaires calédoniens – gouvernement et partenaires sociaux – s’est tenue dès vendredi dernier, à l’issue du sommet économique et social.

À Paris, Charlotte Mannevy

« Maisons de la coutume et de la République », chemin du pardon : le Sénat présente ses propositions

Le déplacement parisien du Sénat coutumier ne sera pas passé inaperçu. Mercredi 2 juillet, lors de l’ouverture du sommet sur la Nouvelle-Calédonie par le chef de l’État, son président Mahe Gowé, accompagné du porte-parole, Victor Gogny, ont effectué une coutume de bonjour auprès du président de la République. Une première sous les ors du palais de l’Élysée.

Le lendemain, Mahé Gowé, qui s’exprimait à l’occasion du sommet économique et social au ministère des Outre-mer, a plaidé pour « une architecture institutionnelle inédite » dans laquelle le Sénat coutumier disposerait d’un droit de veto suspensif sur les sujets liés « à la terre, aux langues et à la culture kanak » et où les chefferies se verraient reconnaître un statut juridique.

Mahé Gowé propose également de relancer « le 24 septembre 2025 », le « chemin de la mémoire et du pardon », une initiative du président de la République mise à l’arrêt par les violences de l’an dernier, mais sur laquelle le Sénat coutumier avait beaucoup travaillé.

Devant les élus calédoniens et le ministre des Outre-mer, il a enfin suggéré la création, « dans chaque commune », de « conseils du vivre-ensemble », réunissant élus coutumiers et société civile et de « maisons de la coutume et de la République » qui seraient « des lieux de médiation et d’innovation sociale ».

Des propositions qui ne sont pas « une rupture, mais l’aboutissement logique de l’esprit de l’accord de Nouméa », conciliant « souveraineté partagée et droits autochtones pour une paix durable », estime le président du Sénat coutumier.