[DOSSIER] Le kaneka à travers le temps

Malgré une substance ancestrale, le kaneka est une musique actuelle. Élaboré dans un contexte de revendication dans les années 80, le genre a suivi l’histoire calédonienne récente avec une apogée en 1990-2000, suivie d’une période plus difficile. Il doit maintenant s’inventer un avenir.

Les Kanak doivent danser et chanter pour « exister ». En 1975, le festival Mélanésia 2000 de Jean-Marie Tjibaou bouscule les mentalités.

Le groupe Bethela de Lifou enregistre sa première cassette chez AMH. Il produit du folk mélanésien avec une influence anglo-saxonne, le « picking guitare » utilisé dans la country, en vogue localement depuis les années 60.

La variété internationale ‒ tendance rock ‒ prend de l’ampleur parmi les artistes sur la décennie suivante avec Jean-Pierre Swan, Krys Band, RiverStars, GJI, etc.

En 1982, le président du gouvernement cherche un projet d’hymne pour le festival des arts qui sera finalement annulé. Mais quelle est la musique contemporaine kanak ?

Kaneka, un son né du Kanak

Warawi Wayenece, jeune musicologue, propose le projet « Boenando » qui, pour la première fois, mélange les rythmes traditionnels avec des instruments modernes (synthés, guitares électriques). « Il s’appuie sur le très bon niveau du groupe Yata, des jeunes de Montravel qui faisaient des reprises du type Earth Wind and Fire, Kool and the Gang, et toute la musique soul funk de l’époque », relate Christophe Ventoume, directeur du Mouv’ et organisateur du Kaneka Legend.

Le mot émerge finalement en 1986, à Nondoué (Canala), au cours d’une petite réunion de musiciens et de l’Office culturel kanak (ancêtre de l’ADCK) visant à trouver le nom que portera ce nouveau courant musical. Sur place notamment, Moïse Wadra, Theo Menango du groupe Yata et Gilbert Tein qui travaille à l’Office. Le « kaneka » voit officiellement le jour.

« Dans le contexte des événements, les groupes sont essentiellement issus des tribus et jouent uniquement dans les bals, les mariages, les meetings ». Les messages sont très engagés, les artistes servent la cause.

En 1992, la première nuit du Kaneka à Voh. Sur scène, Bwanjep. DR 

Thématiques

Le kaneka s’est formé dans le contexte des événements. Avec des messages revendicatifs à l’instar d’autres genres, comme le reggae ou le rap. Diverses thématiques ont été depuis abordées : l’amour, les conflits de générations, la transformation du monde, l’urbanisation, la montée de la délinquance ou encore le vivre ensemble et ses difficultés.

La petite industrie commence à se développer dans les années 90. On écoute Vamaley, Gilbert Tein, Bwanjep, Ok ! Rios, les jeunes Mexem (Edou) et Gurejele (Dick & Hnatr). Les premiers festivals s’organisent à Voh, Sarraméa. En 1996, Mea Nebe est récompensé au Tea Kaneka qui célèbre les dix ans du genre.

Le mythique studio Mangrove Productions d’Alain Lecante enregistre les premiers titres qui se vendent à plusieurs milliers d’exemplaires. La nouvelle Agence pour le développement de la culture kanak et Radio Djiido viennent en appui.

Années fastes

Dans les années 2000-2010, « Gilbert Tein disait que les groupes de kaneka poussaient comme des champignons après la pluie », se souvient Christophe Ventoume. Les opportunités de se produire ne manquent pas avec le centre culturel Tjibaou, celui du Mont-Dore, le Mouv’, les centres provinciaux, les foires, les nouvelles fêtes communales (avocat, mandarine).

La Sacenc, Société des auteurs compositeurs, qui collecte les droits d’auteur et le Poemart dédié à l’export voient le jour respectivement en 2004 et 2007.

Christophe Ventoume, directeur du Mouv’ et organisateur du Kaneka Legend. Le festival est soutenu par les institutions et des sponsors comme la Sacenc, Air Calédonie… / C.M.

Les disques inondent le territoire. Trois sociétés de production sont à l’œuvre : Mangrove, Alizé de Georgy Peraldi à Pouembout et EHM de Jean-Luc Martin, le plus ancien. Le kaneka fournit alors une multitude de références communes aux Calédoniens : « C’est qui qui paye », « Le passé », « Océanie », « Waipéipégu », etc.

Sur la première partie de la décennie 2010, 30 albums de kaneka sont produits chaque année (sur 50 à 70 disques de musique locale) selon la Sacenc. La musique tourne pas mal au Vanuatu, aux Salomon ou à Fidji.

Mais ailleurs, la percée a toujours été difficile. Selon Christophe Ventoume, « les pros de la World Musique ont du mal à repérer l’originalité du kaneka. Nous, on sait qu’on est les seuls à faire notre arpège guitare, mais pour eux ça peut être un arpège folk ou alors un genre de reggae. Ce n’est pas assez typé au niveau des sonorités, comme le didjeridoo avec lequel vous vous situez dès la troisième note. On n’est pas assez ou trop moderne ».

Crises et réflexions

Avant la crise économique et la crise sanitaire, la fin du CD et la révolution numérique ont fait beaucoup de mal aux artistes. Deux studios ont mis la clé sous la porte. Désormais, sauf exception, les musiciens font surtout de l’autoproduction avec une portée plus réduite.

« On a vu le nombre de disques chuter de moitié, à 15 albums de kaneka par an en 2020-2021 (sur 30 albums de musique locale) et 8 (sur un total de 13) en 2022, indique Évariste Wayaridri, le directeur de la Sacenc. Et quand à l’époque, les disques étaient vendus à 4 000 ou 5 000 exemplaires, aujourd’hui on est content si on vend une centaine d’albums. »

La chute de l’industrie du disque ne signifie pas la fin de la musique en elle-même, mais la dématérialisation a engendré un effondrement des recettes. « Le streaming rapporte très peu au regard de la diffusion : seulement 200 000 francs ont été répartis l’année dernière. »

Langues

Le kaneka a permis la transmission des langues kanak et leur transport à travers le territoire. D’une hésitation initiale à chanter en langues,
il y a eu un cheminement, plus ou moins facile selon les lieux. On trouve même aujourd’hui parfois un mélange d’idiomes, ce qui était interdit, et toujours du français.

« Les modes de consommation évoluent aussi et les jeunes s’orientent vers les musiques tropicales, le rap, les DJ », commente Christophe Ventoume qui craint « un appauvrissement de la culture musicale ».

Les artistes n’ont pas non plus d’autre choix que d’intégrer les plateformes numériques pour faire face à la concurrence. Pour Ritchi Bouanou alias Hyarison, ces nouveaux outils permettent tout de même de « faire gagner du temps dans la valorisation du kaneka ».

Une proposition de loi du pays sur la copie privée, travaillée par la Sacenc, doit être présentée d’ici la fin de l’année. Elle permettra de percevoir une partie des recettes générées sur les plateformes et de dégager des fonds pour le spectacle et la promotion des artistes.

Pour Évariste Wayaridri, le directeur général de la Sacenc, il faut encourager toutes les scènes pour préserver l’écosystème de la musique locale. DR 

Encourager le spectacle vivant

Pour Évariste Wayaridri, alors que les budgets de la culture fondent comme neige au soleil, « il faut trouver les moyens de la financer autrement que par les deniers publics ». Et surtout « encourager toutes les scènes, petites ou grandes, pour faire vivre cet écosystème, vecteur pour la culture et les langues. C’est une préoccupation pays à laquelle chacun doit contribuer ».

Quelques griefs émergent depuis plusieurs années sur le traitement de la musique locale en général explique Christophe Ventoume : la concurrence internationale qui sévit « jusque dans les baies », « un artiste comme Guulan cantonné en toute première partie d’un festival avant l’arrivée du public », « un jeune comme Kidam qui sort un album mais n’est pas programmé ».

C’est dans ce contexte qu’il veut « frapper fort » avec un projet ambitieux comme le Kaneka Legend. Il souhaite « occuper le paysage médiatique », milite pour la mise en œuvre d’un circuit de scènes live, un « dialogue constructif » avec les radios et l’éducation musicale des jeunes, comme le fait déjà sa Mouv’ School à Rivière Salée.

Un séminaire est envisagé pour travailler sur toutes ces questions. Sachant qu’il doit y avoir d’abord une volonté des artistes à s’adapter à cet environnement changeant. « On ne peut pas subir et attendre la mort ! », résume Christophe Ventoume.

Chloé Maingourd

Photo : Eric Dell’Erba

Les légendes du kaneka à l’Arène du Sud

Le Mouv’de Rivière Salée réunit le meilleur du kaneka autour d’un grand festival, le Kaneka legend, qui rappellera les années fastes du genre. Samedi 12 novembre, des artistes mythiques comme Bwanjep, Mea Nebe ou Vamaley, feront leur grand retour sur scène avec également Dick & Hnatr, Edou, Becim et Hayarison pour la jeune génération.

Un challenge : jamais un festival 100 % local ne s’est produit à l’Arène du Sud, chantre de la chanson internationale avec ses 4 000 places. Après des années de crise, l’idée est de relancer la dynamique et d’intéresser notamment la jeunesse à  cette musique emblématique.

 

En quelques mots

Le kaneka est un genre musical basé sur des mélodies et rythmes traditionnels kanak (pilou, tchap) avec des instruments modernes. Il se nourrit aussi de multiples influences : rock anglo-saxon, folk mélanésien, musique tahitienne, blues, reggae (avec qui il partage un même balancement), etc.

Ses spécificités tiennent aux personnalités des groupes, à leur géographie. « À l’écoute, on reconnaît tout de suite la différence, souligne Christophe Ventoume, lui-même musicien. On trouve les mêmes rythmes saccadés aux deux extrémités de la Grande Terre, sur Belep et au sud. Les îles sont davantage sur le rythme du tchap et les groupes de la Grande Terre sur celui du pilou. Les îles utilisent plus des arpèges guitare acoustique et le Nord des synthés. »

 

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