Le spectre d’un « super El Niño » dans les prochains mois inquiète les agriculteurs, qui ont déjà eu affaire, les années précédentes, à de lourdes conséquences sur leurs cheptels ou leurs cultures. Les progrès effectués ces dix dernières années en matière de résilience pourraient en limiter les effets.
Entre fin 2023 et début 2024, la précédente sécheresse a durement touché les agriculteurs calédoniens. Kevin de Sonneville, apiculteur et issu d’une famille d’éleveurs, s’en souvient : « À deux, mon père et mon frère ont perdu une quarantaine de têtes de bétail. Ça a été catastrophique. »
Le prochain El Niño l’inquiète. Outre le bétail, il pense à ses ruches. S’il fait « trop chaud, les fleurs vont stresser » et produire moins de nectar. Par conséquent, les rendements en miel vont diminuer. Par chance, ses ruchers sont majoritairement situés en bord de rivière, ce qui limite les impacts de la sécheresse. « Mais il y en a certains qui ne le sont pas et qui peuvent mourir plus facilement », décrit-il.
Si elle s’éternise, la sécheresse peut avoir de graves conséquences sur les élevages de bovins. L’herbe grille, les pâturages s’assèchent et la santé du bétail flanche. « Il peut y avoir des carences nutritionnelles et, derrière, un impact économique pour les éleveurs, puisqu’ils sont obligés de compenser cette perte de pâturage avec des apports alimentaires supplémentaires. Ce sont des charges en plus », explique Vincent Galibert, docteur vétérinaire et responsable du pôle animal à la CAP-NC, Chambre d’agriculture et de la pêche. Les précédentes années, « il est arrivé que l’on doive importer d’urgence des conteneurs d’aliments depuis l’Australie, pour compenser les troupeaux les plus atteints ».
Il y a quelques années, « entre 2017 et 2020 », les saisies de carcasses à l’Ocef ont doublé à cause d’une hausse d’animaux dénutris. « À l’époque, on n’avait jamais vu ça depuis longtemps […] Dès que les pluies sont revenues, le phénomène a quasiment disparu. »

Les incendies et leur propagation sur les barrières et pâturages sont aussi une inquiétude. Tout comme la ressource en eau. « À partir du moment où la pluviométrie baisse fortement et durant longtemps, toutes les réserves d’eau dans les nappes phréatiques et dans les rivières baissent, ce qui peut entraîner des risques de conflit d’usage entre eau domestique et eau agricole. »
FRUITS ET LÉGUMES
Au niveau du maraîchage et de la production de fruits, paradoxalement, les périodes de sécheresse sont moins craintes que les périodes de fortes pluies, lors desquelles les agriculteurs doivent souvent faire face au développement de champignons et d’insectes et à la pourriture des cultures. Néanmoins, le manque d’eau sur une longue période peut aussi être problématique. « Les rendements peuvent être plus faibles et certains agriculteurs peuvent être contraints d’arrêter de cultiver si le niveau de la ressource en eau descend trop bas. C’est déjà arrivé », souligne Julie Deffieux, directrice de l’association Repair NC, qui accompagne les agriculteurs vers une agriculture respectueuse de l’environnement, en utilisant des solutions les plus durables possible.
L’un des champs d’action de l’association est, entre autres, d’aider les agriculteurs à diminuer le recours aux intrants, comme l’engrais et l’eau. « L’idée est d’avoir des systèmes qui soient suffisamment autonomes pour permettre aux plantes de pousser de manière équilibrée […] Concernant l’eau, on leur recommande, par exemple, d’utiliser systématiquement du paillage, qui retient l’eau et évite qu’elle s’évapore. La plantation de variétés moins gourmandes en eau peut aussi être une solution. » Selon les cultures, la modification du système d’irrigation – passer d’un système d’aspersion au goutte à goutte – peut aussi être intéressant.
La dernière « très grande » période de sécheresse, entre 2015 et 2019, a permis la mise en place de progrès significatifs.
En lien constant avec Météo France, l’Agence rurale effectue un travail de « veille technique et scientifique » afin de pouvoir permettre aux agriculteurs de se préparer et d’anticiper les périodes de sécheresse et de fortes pluies. « Des messages leur sont transmis pour qu’ils fassent des réserves fourragères ou qu’ils adaptent leur plan de cultures, par exemple », explique Vincent Galibert.
ACCUMULATION DE CRISES
Entre 2019 et 2024, un ensemble de programmes techniques et scientifiques a été mis en place par les acteurs du secteur (La Technopole, l’Agence rurale, la CAP-NC, etc.) afin de renforcer la résilience face à ces aléas climatiques et mettre en place certaines méthodes. C’est le cas du programme Protege, Projet régional océanien des territoires pour la gestion durable des écosystèmes, qui a permis de réaliser des expérimentations agricoles, l’agroforesterie, des pratiques économes en eau, d’améliorer la fertilité des sols, etc.
Ces progrès pourront être efficients si le prochain El Niño s’avère effectivement « catastrophique ». En tout cas, au niveau du monde agricole, « tout le monde a pris connaissance de cette annonce ». « Les gens en parlent », assure Vincent Galibert, qui s’inquiète davantage de « l’accumulation des crises » : la crise économique, l’augmentation des prix de l’énergie… « Ça ne va pas être le même El Niño que les années précédentes. Ça va s’ajouter au quotidien des agriculteurs qui, pour certains, ont déjà subi beaucoup. »
Nikita Hoffmann

