Ingénieur et chercheur en océanographie physique à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) détaché à la CPS pour diriger le Centre des sciences océaniques, Jérôme Aucan nous éclaire sur les tsunamis, des phénomènes qui suscitent beaucoup de craintes.
DNC : Comment se produit un tsunami ?
Jérôme Aucan : Le tsunami est créé par des tremblements de terre sous-marins dans plus de 80 % des cas. Il peut aussi résulter d’explosions ou d’éruptions volcaniques. On l’a vu récemment à Tonga, l’autre grand exemple étant l’éruption du Krakatoa, volcan indonésien, au XVIIIe siècle. Un tsunami peut aussi être causé par des glissements de terrain sous-marins ou des phénomènes météorologiques, des fronts, des lignes de grains ou des dépressions qui peuvent avancer à la même vitesse en eau peu profonde et créer ce qu’on appelle des météo-tsunamis. Cela arrive en Adriatique, en Méditerranée. Aux Baléares, par exemple, c’est un phénomène connu.
À quelle vitesse se déplacent les vagues lors d’un tsunami ?
Pour la houle, la période, c’est-à-dire le temps entre deux crêtes, est entre cinq et vingt secondes. Pour un tsunami, c’est entre cinq et vingt minutes. Ce ne sont pas du tout les mêmes phénomènes, ils ne se comportent pas du tout pareil.
Vue d’un drone, la distance entre chaque crête dans une houle serait de quelques centaines de mètres, et en point fixe, on verrait la crête passer toutes les cinq à vingt secondes. Pour un tsunami, un drone ne serait pas suffisant. Il faudrait prendre un avion, et encore, plutôt un satellite. On verrait que chaque crête est distante de plusieurs centaines de kilomètres. Et si on se mettait en point fixe, chaque crête passerait toutes les cinq à vingt minutes. La physique des ondes fait que la vitesse dépend de la période. Donc autant une houle peut voyager entre 30 et 50 km/h, autant un tsunami voyage entre 500 et 800 km/h, voire plus. C’est la vitesse d’un avion de ligne.
La vague de tête n’est pas forcément la plus grosse…
Le phénomène peut s’étaler entre une et six heures, avec plusieurs vagues. On a parlé de périodes : si le tsunami fait 15 minutes, il y aura quatre vagues par heure. Et effectivement, la première vague est rarement la plus grosse. On ne peut pas se fier à ça. Et il faut aussi se dire que parfois c’est le creux qui arrive en premier. C’est dans ce cas que la mer se retire brutalement, comme au grand tsunami de Banda Aceh, en Thaïlande (2004, NDLR).
Y a-t-il des signes avant-coureurs que les vieux utilisaient autrefois ?
Non. Le seul signe avant-coureur, c’est de sentir la cause, donc le tremblement de terre, et d’avoir le réflexe de monter.
Quand les animaux s’en vont, c’est que le tsunami est déjà là. Il fait du bruit un peu avant, et certains peuvent entendre des infrasons. Le tremblement de terre de Russie était tellement loin qu’on n’a rien senti.
Le changement climatique peut-il accélérer ces phénomènes ?
Non, ce n’est pas lié. La cause d’un tsunami est généralement géologique. Mais le même tsunami qui arriverait avec 50 cm d’eau en plus, ferait davantage de dégâts. D’ailleurs, lors d’une alerte, le premier élément que l’on regarde est la hauteur de la marée au moment de l’impact. Donc le niveau de la mer avec la montée des eaux a son importance.
Comment les innovations permettent-elles d’éviter les pertes du passé ?
Le réseau d’observation repose sur des sismographes mesurant les séismes et des marégraphes qui enregistrent le niveau de la mer à la côte. Des technologies finalement assez anciennes.
On a aussi désormais, des bouées au large qui mesurent la pression au fond de la mer et permettent de définir la hauteur de l’eau et ainsi de mesurer le tsunami. Ce qui a changé aussi, ce sont nos puissances de calcul et l’acquisition de nouvelles connaissances sur les failles. On utilise des modèles qui prévoient la propagation du phénomène. On connaît les zones de subduction, on sait dans quelle mesure elles peuvent bouger. Ces études nous permettent de savoir, à partir d’un séisme dans une région donnée, d’une force donnée, quel tsunami peut se produire. Nous avons des modèles mécanistiques, où on reproduit ce qui se passe, au mieux de notre connaissance, et qu’on utilise pour entraîner une IA.
Pour la Nouvelle-Calédonie, on a réalisé plus de 3 700 scénarios. On n’a pas d’équivalent en revanche, pour les éruptions volcaniques. On va s’orienter éventuellement sur une modélisation, mais il y a beaucoup de volcans et tellement plus de paramètres.
Quelles peuvent être les évolutions ?
Bientôt, on aura des capteurs pour mesurer la hauteur de la mer au large, entre la Nouvelle-Calédonie et le Vanuatu, à bord du futur câble de télécommunication Tam Tam. Peut-être une première mondiale, on se bat avec le Portugal. Ensuite, ce qui est absolument crucial pour la propagation d’un tsunami, c’est la profondeur. Il nous faudrait donc des cartes des fonds, des données plus précises pour avoir des résultats plus fiables.
Quel serait le pire scénario pour la Nouvelle-Calédonie ?
Le plus dangereux pour nous, en termes de sécurité civile, c’est Tonga. Parce qu’un séisme à Tonga, on ne le sent pas, mais c’est relativement proche et ça peut être sur nous en moins de deux heures. Le plus rapide, c’est la faille qui est entre la Nouvelle-Calédonie et le Vanuatu. Là, c’est un quart d’heure, 20 minutes, mais dans ce cas, le séisme, on le ressent. Une fois que ça arrête de bouger, on s’échappe et ça, aux Loyauté, ils savent très bien le faire.
Propos recueillis par Chloé Maingourd

