Neuf agents, un financement qui s’est épuisé et des collections dont personne ne sait encore qui, demain, pourrait les conserver. L’incertitude autour de l’avenir de l’Institut d’archéologie ne révèle pas seulement un problème budgétaire. Elle met en lumière l’absence de politique commune du passé calédonien.
Une bibliothèque Bernheim sans livre, un MUZ sans muséographie digne de ce nom, un institut d’archéologie à l’avenir incertain… La culture calédonienne traverse une crise qui dépasse la contrainte budgétaire. Dans une société fracturée, on attendrait pourtant d’elle qu’elle produise des références communes, qu’elle soit un outil de transmission et d’attractivité. À l’exception du Sénat coutumier, les institutions sollicitées par DNC n’ont pas souhaité s’exprimer, invoquant les négociations en cours quant à l’avenir de l’institut. Des réunions sont prévues dans les semaines à venir.
À l’IANCP, l’alerte est devenue très concrète au mois de juillet. Le rappel par la Nouvelle-Calédonie de la directrice et de son adjointe a laissé le syndicat mixte sans ordonnateur, et donc sans personne habilitée à mandater ses dépenses. La paie de neuf salariés s’est retrouvée menacée. La Fédé, qui accompagne les agents, a déposé un préavis de grève avant qu’une solution provisoire ne soit trouvée in extremis.
Le budget, de l’ordre d’une centaine de millions de francs, est pourtant relativement modeste à l’échelle des collectivités et au regard des enjeux. En 2025, le gouvernement versait 40 millions de francs pour une trentaine de millions versés par les provinces Nord et Sud. En 2026, le gouvernement décidait de ne rien verser, menaçant à très court terme la survie de l’IANCP.
UN ENCHEVÊTREMENT DE COMPÉTENCES
L’archéologie ne constitue pas un bloc de compétences clairement attribué par la loi organique. Les provinces, collectivités de droit commun, disposent notamment des pouvoirs de police en matière de fouilles. Mais l’archéologie se trouve au croisement de plusieurs compétences : la protection du patrimoine renvoie largement aux provinces, la recherche à l’État, tandis que sa valorisation peut relever de la Nouvelle-Calédonie.
La professeure de droit public Carine David, experte dans la répartition des compétences, résume : « Ils sont tous compétents », mais « ça ne marche que s’il y a une entente entre tout le monde ». Selon la chercheuse, le flou autorise la coopération. Il permet aussi à chacun de revendiquer la compétence, lorsqu’elle l’intéresse, et de la renvoyer aux autres, lorsqu’elle coûte.
« La structure provinciale, elle était utile en 1988, sûrement en 1998. Aujourd’hui, je pense qu’elle est plus contre-productive qu’autre chose », estime Carine David. Le système repose sur la capacité des collectivités à s’entendre, notamment lorsque leurs compétences se chevauchent. « Dès lors que certaines y mettent de la mauvaise volonté, c’est terminé », souligne-t-elle. Un équilibre qui peut même devenir « dangereux » lorsque les exécutifs provinciaux poursuivent des politiques divergentes et utilisent leurs compétences pour s’affranchir d’une logique commune.
QUI GARDERA LES COLLECTIONS ?
Selon nos informations, le versement des salaires est aujourd’hui sécurisé. Reste maintenant à se mettre d’accord sur l’avenir de l’institut. Trois hypothèses sont sur la table. La première consisterait à maintenir l’IANCP en modifiant ses statuts afin qu’un membre puisse s’en retirer sans provoquer sa dissolution. La deuxième serait de créer une nouvelle structure réunissant les deux provinces qui souhaitent poursuivre l’aventure, éventuellement avec la Nouvelle-Calédonie. La dernière consisterait à créer des services archéologiques provinciaux, une option qui ferait faire un grand bond en arrière et inquiète tout particulièrement les spécialistes.
Autant de pistes qui ne disent pas grand-chose de ce qu’il adviendra des archives, des bases de données et des dizaines de tonnes de matériel archéologique collecté au fil des années. Qui en est propriétaire ? Qui doit les inventorier, les étudier et les conserver ? Les répartir entre provinces casserait des séries scientifiques et séparerait les objets de leur contexte.
La crise pose donc une question plus politique que comptable. Passée l’urgence du sauvetage des postes, reste à savoir qui décidera demain du devenir des collections, de la prescription des fouilles, de ce que l’on cherche, de ce que l’on conserve et de ce que l’on montre. Derrière l’avenir des neuf agents et d’un institut se joue la question beaucoup plus vaste : qui sera, demain, le gardien de l’histoire calédonienne ?
M.D.

