[DOSSIER] Gilles Lepesant, chercheur : « Les obstacles à surmonter ne sont pas mineurs »

Gilles Lepesant a publié, en 2022, un ouvrage intitulé Géographies des énergies, l’Europe dans le nouvel équilibre mondial. © Capture d'écran CIFExpress

Auteur de nombreuses publications sur les métaux critiques et l’Europe, le géographe et directeur de recherche au CNRS, Gilles Lepesant, analyse les différents défis auxquels l’offre de nickel calédonien est confrontée.

DNC : Voyez-vous les programmes européens visant un approvisionnement de l’Union européenne (UE) en matières premières stratégiques (nickel, cobalt, lithium, etc.) se lancer rapidement ?

Gilles Lepesant : L’Union européenne a identifié, depuis plusieurs années, les métaux qui nécessitent une attention particulière en matière de sécurité d’approvisionnement. Des mesures concrètes ont cependant longtemps manqué. Sous l’effet des enjeux de durabilité et des restrictions aux exportations pratiquées par certains pays, notamment la Chine, une prise de conscience est désormais manifeste. Une liste de 47 nouveaux projets prioritaires situés dans 13 États membres de l’UE a été dressée, plus de la moitié de ces derniers étant consacrés à des activités d’extraction. Cette liste s’inscrit dans la législation européenne adoptée en 2024, le CRMA (Critical Raw Materials Act).
Selon celle-ci, l’extraction, la transformation et le recyclage des matières premières stratégiques en Europe devront satisfaire respectivement 10 %, 40 % et 25 % de la demande de l’UE d’ici 2030. Le financement reste incertain, même si la sélection de ces projets devait faciliter leur accès aux subventions et donner lieu à des délivrances rapides de permis (les procé- dures durent actuellement entre cinq et dix ans). Préoccupés par le rôle prépondérant joué par la Chine, la Commission et plusieurs États membres sont désormais déterminés à renforcer les capacités installées en Europe et à coopérer avec les pays partageant la même approche du sujet.

La Nouvelle-Calédonie peut-elle fournir l’Europe en nickel, sous forme de ferronickel et produit intermédiaire pour la fabrication de batteries ?

Vouloir valoriser sur place la ressource minière est louable. Plusieurs pays dans le monde disposant de ressources minières adoptent des mesures pour encourager les investisseurs à constituer des chaînes de valeur localement afin de ne pas se limiter au rôle de pour- voyeurs de matières premières à des économies développées. La Nouvelle-Calédonie a, en la matière, un potentiel appréciable. Cependant, les obstacles à surmonter ne sont pas mineurs. La chimie des batteries évolue rapidement et les technologies, dont les parts de marché augmentent le plus rapidement (batteries LFP, à base de lithium, de fer et de phosphate), ainsi que les batteries solides (susceptibles de jouer un rôle majeur à l’avenir) ne nécessitent pas de nickel.
La demande est par ailleurs incertaine concernant le premier débouché, à savoir l’acier inoxydable. S’agissant de l’offre, elle est désormais abondante en raison de la stratégie déployée par l’Indonésie qui, avec l’aide d’investisseurs chinois, a constitué des activités d’extraction et de raffinage très compétitives, à défaut d’être exemplaires en matière de durabilité. Résultat : le cours du nickel à l’échelle mondiale a été divisé par deux entre 2022 et 2026. Les réticences des acteurs industriels à investir en Nouvelle-Calédonie dans ce contexte compliquent également la situation.

Quels peuvent être les handicaps de la Nouvelle-Calédonie ?

Dans un contexte caractérisé par une demande volatile et une offre abondante, le nickel néo-calédonien souffre des dissensions politiques et d’un déficit de compétitivité. Les trois principales entreprises en ont pâti ces dernières années. Le soutien fourni par l’État a été significatif et l’idée de miser sur le caractère durable est louable (ne serait-ce que pour réduire les atteintes au climat et à l’environnement des activités d’extraction et de raffinage).
Il est néanmoins difficile de rivaliser avec l’Indonésie qui bénéficie d’économies d’échelle, d’investissements chinois, d’une législation environnementale moins exigeante et d’une situation géographique privilégiée. La décision prise en 2026 par les autorités indonésiennes de centraliser le contrôle des exportations de certaines ressources, dont le nickel, pourrait néanmoins inquiéter et profiter indirectement aux autres pôles producteurs dans le monde.

Existe-t-il aujourd’hui suffisamment d’usines ‒ ou de projets mûrs ‒ de traitement de nickel en France et/ou en Europe ?

Les capacités européennes de raffinage sont modestes et concentrées dans un petit nombre de pays, notamment en Norvège et surtout en Finlande. Si l’essentiel du nickel raffiné est importé, de nouvelles usines sont planifiées, dans le sud-ouest de la France, par exemple. Il reste que la demande demeurera probablement longtemps satisfaite par les importations.

Quelle part sur le marché accordez-vous au développement des chaînes de recyclage du nickel ‒ et autres matières critiques ?

Aujourd’hui, l’acier inoxydable, qui absorbe environ deux-tiers de la consommation de nickel, est pour l’essentiel recyclé. Le recyclage est un des piliers de la stratégie européenne et présente de fait de nombreuses vertus. Il permet notamment des émissions moindres et génère des emplois. Sur le plan technique, plus de 90 % du nickel d’une batterie peut être récupéré.
Il reste néanmoins beaucoup à faire pour que le recyclage monte en puissance et bénéficie pleinement à l’emploi européen. Il faudrait notamment décourager l’exportation des déchets vers des pays non européens, simplifier les échanges transfrontaliers d’un État membre vers un autre et assurer dans les différentes législations que le produit recyclé est prioritaire.

Propos recueillis par Yann Mainguet