[DOSSIER] Faux bonds et faux rebonds

Matignon semble avoir compris que rien ne pourra émaner des discussions sur l’avenir institutionnel avant les élections provinciales. (© Adnan Farzat / Nur Photo via AFP)

La séquence de discussion ouverte par le Premier ministre, Sébastien Lecornu, avec les partenaires calédoniens à la suite du rejet par l’Assemblée nationale, le 2 avril, du projet de loi constitutionnelle relatif à la Nouvelle-Calédonie s’apparente de plus en plus à un jeu de faux bonds et de faux rebonds.

Faux bond, lorsque, à l’invitation lancée par Sébastien Lecornu aux « signataires de l’accord de Bougival », le FLNKS recomposé présidé par Christian Tein, bien qu’ayant rejeté « en bloc » ledit accord, après que sa délégation conduite par le député Emmanuel Tjibaou l’eut signé le 12 juillet 2025, s’invite à la table des discussions mardi 7 avril.

Entraînant de ce fait le retrait des représentants des Loyalistes, du Rassemblement-LR et de l’Union nationale pour l’indépendance (UNI). Ce qui obligera le Premier ministre, pour une reprise des discussions, à tenir deux réunions distinctes à distance. Pas la meilleure façon de renouer des liens pour le moins distendus.

Pas de quoi décourager, cependant, l’hôte de Matignon, décidé à ne pas en rester à un constat d’échec. Les rencontres se sont poursuivies, dans le même format, les 10 et 13 avril. L’exécutif national a mis sur la table des éléments chiffrés actualisés sur le corps électoral pour les élections provinciales qui, en tout état de cause, devront se tenir avant le 28 juin. Il a ébauché plusieurs scénarios, prenant en compte les différentes hypothèses de modification du corps électoral (DNC n° 965), qu’il a transmis aux partenaires.

ABSENCES

Force est de constater que cela n’a pas fait bouger d’un iota les lignes de démarcation entre les protagonistes. « Sur la question du corps électoral, notre position est ferme et ne souffre d’aucune ambiguïté : les élections provinciales doivent se tenir avant le 28 juin 2026 avec le corps électoral actuel », réaffirmait le FLNKS dans un courrier adressé au Premier ministre le 12 avril et signé de Christian Tein.

Coupant ainsi court aux propositions d’élargissement du corps électoral qui avaient pu être formulées par le chef de file de la délégation du FLNKS, Emmanuel Tjibaou. De l’autre côté, pas question d’accepter un corps électoral gelé, comme l’a réaffirmé récemment le député Nicolas Metzdorf, considérant que « ce serait une faute politique majeure ».

Pas étonnant, dans ces conditions, que les discussions engagées sous les auspices de Matignon aient enregistré un nouveau faux bond. Jeudi 16 avril, le Premier ministre s’apprêtait à s’entretenir, dans un premier temps, avec les délégués de l’UNI, puis avec la délégation du FLNKS. Les premiers, qui depuis Bougival en ont défendu avec constance la signature, n’ont pas manqué de marquer leur lassitude, ayant le sentiment d’être allés au bout de ce qu’ils pouvaient faire pour préserver une solution commune. Qui semble chaque jour plus inaccessible.

Mais, ensuite, c’est le FLNKS qui faisait faux bond, sans en expliquer véritablement les raisons, si ce n’est qu’apparaissent de véritables divergences d’appréciation entre, d’une part, Emmanuel Tjibaou, soutenu par certaines grandes figures du FLNKS, et Christian Tein, appuyé par les groupes radicaux qui ont rejoint le mouvement à l’été 2024. À défaut de position arrêtée, c’est par un courrier signé d’Emmanuel Tjibaou que le Front justifiait sa non-présence au rendez-vous initialement prévu. Cependant, il précisait, « à l’issue de la convention du Front prévue ce samedi 18 avril, nous serons en mesure de reprendre les discussions à compter du 21 avril ».

LES LIGNES NE DÉVIERONT PAS

La décision du Front, à l’issue de sa convention du 18 avril, conforte la position érigée par les soutiens de Christian Tein. Depuis le rejet par l’Assemblée nationale du projet de loi constitutionnelle, les indépendantistes ont enregistré une incontestable victoire sur le plan juridique. Ils entendent en conséquence continuer à marquer le point, en bénéficiant de leurs appuis politiques sur la scène politique hexagonale, au premier rang desquels La France insoumise (LFI), qui vient, deux ans après les émeutes dévastatrices de mai 2024, de déposer une demande de constitution de commission d’enquête parlementaire.

Est-il envisageable, dès lors, un nouveau rebond ? Tout porte à croire que ce ne soit qu’un faux rebond. On ne pourra pas reprocher à Sébastien Lecornu, après l’effondrement (prévisible) du PJLC Bougival, d’avoir tenté de retrouver une étroite ligne de passage. Si étroite qu’elle s’est avérée impraticable. Force est de constater que les lignes de conduite ne dévieront pas avant les élections provinciales et que, d’ici là, chaque camp ne cherche qu’à marquer son territoire. En ne s’adressant qu’à ses partisans. L’heure n’est plus aux compromis, toute concession étant assimilée à un aveu de faiblesse.

De nouveaux rendez-vous étaient prévus en cette fin de semaine en visioconférence avec Matignon. Après, viendra l’heure des choix. Et il n’y aura plus moyen d’y faire faux bond.

À Paris, Patrick Roger