[DOSSIER] Niveau des élèves : et s’ils manquaient de reconnaissance ?

Thomas Carlen, mémoire de Do Neva. DR

Grand témoin de l’évolution des élèves calédoniens, Thomas Carlen a consacré quarante ans de sa vie au lycée agricole Do Neva, à Houaïlou, d’abord comme enseignant puis comme directeur. Retraité depuis fin 2025, il livre son regard sur la jeunesse et le système éducatif.

« Do Neva, c’est la Calédonie regroupée dans un petit bahut. » 60 % des élèves viennent du Nord, 30 des Îles, 20 % du Sud, avec des jeunes Vanuatais et, autrefois, Wallisiens. « Ce brassage est la richesse de ce lycée, il offre une vision océanienne de l’enseignement agricole, et nous avons une ambiance formidable de station », relate Thomas Carlen.

Originaire d’Alsace, il est arrivé en 1987 comme VAT, volontaire de l’aide technique, par le biais de l’Alliance scolaire de l’Église protestante. Il a exercé comme professeur d’agronomie puis est devenu directeur de l’établissement en 2004. « La création du lycée était un beau challenge. Il y avait tout à faire et on avait une très large autonomie. »

70 à 120 élèves évoluent dans ce lycée chaque année. Thomas Carlen assure connaître tous leurs noms. Selon une enquête de l’Institut pour le développement des compétences (IDC-NC), 5 à 7 % deviennent agriculteurs indépendants, la majorité travaille dans le public et le parapublic. Les plus doués poursuivent leurs études en BTS, voire en école d’ingénieur.

« PAS PLUS BÊTES QU’AVANT »

Il constate une baisse du niveau en mathématiques et français, mais précise : « le niveau intellectuel des élèves ne baisse pas dans le sens physiologique du terme. Les élèves ne sont pas plus bêtes qu’avant ».

Il insiste surtout sur l’évolution des méthodes d’enseignement. « Il y a quarante ans, un professeur faisait un cours magistral. Les élèves transcrivaient, apprenaient et recrachaient leur cours. Désormais, on est sur des méthodes participatives où l’élève crée à partir d’un contexte particulier, un cours. La connaissance ne se trouve plus uniquement chez l’enseignant, mais dans les outils informatiques, internet, les livres. La transmission est beaucoup plus interactive. »

Dans ce cadre, l’élève doit faire preuve de curiosité et de persévérance, mais aussi apprendre à travailler de façon plus méthodique. Ce système favorise l’autonomie, mais peut laisser de côté les élèves en difficulté. D’autant que les travaux de groupes, largement favorisés de nos jours, rendent le suivi plus complexe pour les enseignants.

PERTE DES SAVOIR-FAIRE

Si le niveau intellectuel reste stable, les capacités psychomotrices ont changé, observe Thomas Carlen. « Les élèves d’il y a quarante ans avaient tous 18 ou 20 en EPS, ce n’est plus le cas ». Les savoir-faire techniques régressent. En agriculture, « il y a une très grande perte de connaissances, même générales, des savoir-faire pratiques. On enseigne des choses que les anciens élèves savaient faire depuis tout petit ».

Les jeunes ont aussi une concentration plus courte, mais, à l’inverse, peuvent facilement passer d’un travail à un autre. Pour Thomas Carlen, ils sont aussi devenus plus scolaires et moins turbulents, contrairement à ce que l’on pourrait penser. « Invités à participer, ils prennent simplement davantage la parole, donnent leur avis ».

La relation des parents avec l’école a également évolué. « À l’époque, on n’osait pas dire que les élèves avaient du mal, parce que sinon les parents les retiraient de l’école. Je n’entends plus dire que l’enfant va retourner à la tribu ou va rouler sur mine. Aujourd’hui, l’école est devenue l’élément principal de la réussite d’un enfant. Et les parents s’y investissent pleinement ».

Pour Thomas Carlen, le niveau social des enfants pèse plus dans leur réussite que leur origine géographique. La fracture numérique, par exemple, s’est résorbée. « Tous les élèves, qu’ils soient au fin fond de la chaîne ou à Nouméa, ont un téléphone. » Il estime même que les jeunes urbains sont « moins structurés socialement » que ceux de Brousse ou des Îles.

Quels sont alors, sur la base de ces observations, leurs besoins pour réussir ? « Globalement, les accords nous ont amené un bien être scolaire et ont rempli les besoins primaires, comme l’accès aux soins, aux repas, etc. » Aujourd’hui, leur principal besoin est, selon lui, la reconnaissance. « Il y a un gros problème de conception de notre jeunesse. On les prend tous pour des délin- quants. Il y a un besoin de reconnaître que notre jeunesse peut faire quelque chose, est capable d’innover et de prendre la suite du pays. » Symptôme de la fracture profonde entre les jeunes et le monde professionnel des adultes : les élèves ne trouvent plus de stages.

Chloé Maingourd